[562] Lettre à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.

Elle parut peu de temps après, avec l'addition annoncée: des réclamations toutes différentes des premières ne se firent pas attendre. M. de Schomberg, dont Grimm avait élevé les enfants, et qui était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux critiques. Nous n'avons pas sa lettre, mais on voit par la réponse de Voltaire que M. de Schomberg y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par Grimm, il s'étonnait des renseignements contraires à la vérité dont l'historien avait dû se servir.—«D'où vous sont venus ces détails? Qui vous a dit tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de Schomberg, car Voltaire lui répond[563]: «Je n'ai fait que copier ce que le frère de M. d'Assas et le major du régiment m'ont mandé.»

[563] Lettre du 31 oct. 1769.

Ce récit du baron d'Assas et du major est le même que Voltaire a conservé, en dépit des critiques, au chapitre XXXIII de son Précis du règne de Louis XV, et que nous connaissons tous. J'avoue qu'en raison de la source d'où il nous vient, ce récit ne manque pas d'autorité.

Si l'histoire tient compte de leur grade à ceux qui témoignent devant elle, un major doit être cru sur parole; mais à le prendre ainsi, un colonel doit mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il dit. Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de Rochambeau, a parlé[564], et sa version n'est pas d'accord avec celle du major, reproduite par Voltaire. Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni l'autre, du moins complètement: tel est mon avis.

[564] Mémoires militaires, histor. et polit. de M. de Rochambeau, 1824, in-8º, t. Ier, p. 162-163.

Le témoignage du major, rendu de concert avec celui du baron d'Assas, ne me paraît pas des plus sûrs, parce qu'il n'est pas des plus désintéressés. Il cachait le désir d'une récompense qui fut en effet accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et cela suffit pour diminuer à mes yeux la sincérité des témoins. D'un autre côté, cette récompense civique ayant reporté, sans partage, sur le nom de d'Assas, la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau pouvait-il, dans ses Mémoires, donner un démenti formel à l'ordonnance royale[565] qui en avait été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait ce démenti? Pour la mémoire d'un pauvre sergent qui, pendant sa vie, n'avait guère compté aux yeux de son colonel, et qui, après sa mort, devait compter encore moins. M. de Rochambeau se contenta donc de relever dans le récit officiel, conforme à celui de Voltaire, quelques détails que le major n'aurait pas dû altérer[566]; mais, quoiqu'il n'oubliât pas la reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit mot du sergent Dubois. Ce n'est pas pour moi une raison de douter de son héroïsme: loin de là.

[565] L'original existe dans la belle collection d'autographes de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.

[566] Un fragment de fort étonnants Mémoires, publié dans le Bulletin du Bibliophile belge, t. III, p. 130, contient sur ce fait une autre version assez peu différente de celle de M. de Rochambeau.

Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire de cette nuit célèbre, mais j'y vois cependant assez clair pour dire: C'est Grimm qu'il faut croire, et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros pour un.