On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix à Marengo ne dit rien et ne put rien dire[595], et que les dernières paroles de Lannes à Essling ne furent pas celles qu'on croit[596].

[595] «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas blessé à la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott, mais d'une balle dans la poitrine qui traversa le cœur entier, et sortit par le dos. C'est alors que la division Desaix plia, et que les colonnes autrichiennes passèrent sur le corps du général qui ne fut retrouvé que longtemps après la bataille.» (Hist. de la campagne de 1800, 1854, in-8º, p. 188.) Comment alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit donc rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse, qui, sur ce point, n'a pas été démenti. (Mémoires, t. II, p. 137.)

[596] Fortia de Piles, Préservatif contre la Biographie nouvelle des contemporains, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent article de M. Villemain, Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1857, p. 904. On y trouve les vraies paroles du maréchal Lannes à Napoléon: «Au nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs.» Il n'eût pas été prudent d'insérer de pareils mots dans le Moniteur; aussi, comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je meurs avec la conviction et la gloire d'avoir été votre meilleur ami.» Par ces paroles prêtées à l'un de ses fidèles, Napoléon protestait contre les amitiés qu'il sentait défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.

On n'est plus dupe du «léger badinage» que, suivant M. Thiers[597], Napoléon aurait mêlé à ses dernières paroles, en disant: «Je vais rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!... Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons de ce que nous avons fait.... A moins que là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant de militaires ensemble[598].» On a cessé de croire au mot de Joseph de Maistre mourant: «Je m'en vais avec l'Europe[599].» On a ramené à sa simple expression le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, encore plus de lumière[600]!» Enfin l'on a supprimé de l'histoire tout l'esprit que Louis XVIII aurait eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus muettes[601].

[597] Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XX, p. 705.

[598] Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la relation des derniers moments de Napoléon.» (Napoléon et son historien M. Thiers, par J. Barni. Genève, 1865, in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note: «C'est ce qui m'a été affirmé de la manière la plus positive par un témoin parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de nommer.»

[599] «Le comte Rodolphe son fils, dans la Vie qu'il a donnée de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» (Revue de Genève, août 1851, p. 556.)

[600] Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la chandelle.»

[601] V. plus bas, p. 417-418.