Je vous ferai grâce de cent autres de même espèce, sauf une seule pourtant, dont l'origine m'échappa longtemps et qu'il faut que je vous raconte.

Sully avait promesse du roi pour une audience. Il vient heurter à la porte du cabinet royal; au lieu de le faire entrer, on lui dit que Sa Majesté a la fièvre et ne pourra le recevoir que dans l'après-dîner. Il se retire et va s'asseoir tout en grondant à quelques pas d'un petit escalier qui menait à la chambre du roi. Une belle jeune fille voilée, tout de vert vêtue, en descend bientôt furtivement et s'échappe. Le roi ne tarde pas à la suivre: «Eh! monsieur de Rosny, que faites-vous là? dit-il un peu troublé à la vue de son ministre; ne vous ai-je pas fait dire que j'avais la fièvre?—Oui, Sire, mais elle est partie.... Je viens de la voir passer tout habillée de vert.» Le roi se sentit pris; il lui frappa gaiement sur la joue, et ils s'en allèrent travailler.

S'il est quelque part une anecdote vraisemblable et bien faite suivant l'humeur de ceux à qui on la prête, c'est celle-ci certainement. J'ai donc été assez surpris d'apprendre qu'elle était supposée, comme tant d'autres. Elle se lit dans Plutarque[70], avec une petite différence conforme au goût des Grecs, et que le nôtre jugerait contre nature; ce n'est pas tout, je vous dirai qu'à la prendre seulement telle qu'elle est ici, on la trouve, bien avant qu'Henri fût né, qui court déjà le monde, mise en iambes malins par un certain Hilaire Courtois, qui, bien que Bas-Normand, latinisait d'une assez jolie façon[71].

[70] Vie de Démétrius, ch. VI (Œuvres de Plutarque, trad. Pierron, t. IV, p. 246).

[71] Hilarii Cortesii Volantillæ. Paris, 1533, in-12, p. 24.

Oh! le vraisemblable, le vraisemblable! C'est la mort du vrai en histoire; c'est l'espoir des mauvais historiens, et c'est la terreur des bons. Il ne faut pour la vérité ni deux poids ni deux mesures. Elle est nue; qu'importe! faites-la voir telle qu'elle est. Sa parole est franche jusqu'à la brutalité; qu'importe encore! laissez-lui sa brutale parole, et faites tout pour qu'elle parvienne à tous. L'idéal, dont elle s'est trop parée, est un voile charmant sans doute; enlevez-le lui pourtant, et rendez-le, si c'est possible, à la poésie, qui, de nos jours, s'en est trop passée.

M. Renan a écrit[72]: «Au point de vue de la vérité historique, le savant seul a le droit d'admirer; mais au point de vue de la morale, l'idéal appartient à tous. Les sentiments ont leur valeur indépendamment de la réalité de l'objet qui les excite, et on peut douter que l'humanité partage jamais le scrupule de l'érudit qui ne veut admirer qu'à coup sûr.»

[72] Études d'hist. relig., 2e édit., p. 271.

Ce n'est pas mon avis. L'exactitude, selon moi, n'est pas faite pour la dégustation exclusive des privilégiés. Ce qu'elle apporte d'utile doit profiter à tous. Sans elle, l'histoire n'a point d'enseignement pour l'humanité; et l'humanité ne doit être frustrée d'aucun des enseignements de l'histoire.

Aux derniers siècles, époque de la flatterie et des mensonges aristocratiques, on pouvait dire, à la grande indignation du P. Griffet[73]: «Le vrai est le sublime des sots;» mais aujourd'hui c'est différent. Voltaire alors pouvait se croire en droit d'écrire: «Il y a des vérités qui ne sont pas pour tous les hommes et pour tous les temps[74];» ou bien encore, à propos de certains faits de l'histoire de Russie: «Il n'est pas encore temps de les dire, les vérités sont des fruits qui ne doivent être cueillis que bien mûrs[75].» La raison humaine a fait assez de progrès pour que ces réserves prudentes soient devenues inutiles. On peut aujourd'hui lui servir les vérités en primeur. Il faut surtout qu'elles lui arrivent sans avoir été frelatées d'aucune manière, et sans qu'on ait tenté de mettre à leur place le vraisemblable qui n'est que leur fantôme.