[73] Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire, p. 90.

[74] Lettre au cardinal de Bernis, du 23 avril 1764.

[75] Lettre à la comtesse de Bassevitz, du 24 déc. 1761.

En cela, je me tiens à ce qu'a dit le P. Griffet: «Il n'y a de place dans l'histoire que pour le vrai, et tout ce qui n'est que vraisemblable doit être renvoyé aux espaces imaginaires des romans et des fictions poétiques[76]

[76] Traité des différentes sortes de preuves, etc., p. 42.

Si, du moins, l'on n'en faisait abus que pour les bagatelles dont je parlais tout à l'heure, le mal serait petit et nous en ririons presque. Si l'on se contentait, par exemple, de perpétuer, sous le nom de François Ier, je ne sais quelle aventure de chasse qui quelques mille ans auparavant, avait été prêtée au roi de Syrie Antiochus Sidètes[77], après avoir peut-être auparavant servi pour Nemrod, le grand chasseur; si tout le danger de ces sortes de suppositions consistait à faire répéter par Rabelais, riant dans son agonie, la parole de Demonax mourant: «Tirez le rideau, la farce est jouée[78];» ou bien à faire dire encore, par un paysan, à Louis XIV, ce mot copié d'Apulée: «Vous aurez beau agrandir votre parc de Versailles, vous aurez toujours des voisins;» si l'on s'en tenait seulement aussi à renouveler pour Bassompierre et tels autres gens d'esprit certains mots de spirituelle paillardise qui avaient fait fortune cent ans avant eux, comme celui-ci sur la virginité: «Il est bien difficile de garder un trésor dont tous les hommes ont la clef[79];» si même, en une question plus grave, l'on s'avisait, comme fit J.-B. Say, de prêter trop gratuitement à Christine de Suède, à propos de Louis XIV et de la révocation de l'édit de Nantes, ce vieux mot fait tant de siècles auparavant pour Valentinien venant de tuer Aétius: «Il s'est coupé le bras gauche avec le bras droit[80]»; tout cela, encore une fois, ne tirerait pas à grande conséquence. Je pourrais m'en amuser, comme fit Léonard Salviati, lorsqu'il voulut prouver en se jouant que, pour les faits historiques, il suffit de ce vraisemblable que je honnis[81]. J'irais même jusqu'à dire comme Montaigne, à propos de hardiesses pareilles hasardées dans son livre: «En l'estude que je traicte des mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux, pourvu qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais.» Le malheur, c'est que le même système d'invention et de supposition, la même méthode de prêts gratuits, de greffes ingénieuses qui font fleurir sur un nom l'esprit ou l'héroïsme germé sous le couvert d'un autre, c'est que toutes ces manœuvres du mensonge ont été mises en usage pour les choses les plus graves de l'histoire, aussi bien et plus souvent peut-être encore que pour ces frivolités, pour ces bagatelles: et cela, toujours à la grande joie du menteur qui tendait le piège, du mystificateur sournois qui riait sous cape du succès de son industrie, et s'en applaudissait d'autant mieux qu'il vous avait leurré pour une affaire plus sérieuse, et vous avait servi une bourde plus vide et plus inutile, au lieu d'une vérité nécessaire.

[77] Plutarque, Apophthegmes, édit. Didot, t. III, p. 121.—Rollin, Hist. ancienne, 1836, in-8, t. III, p. 27.—H. Estienne, Précellence du langage françois, édit. Feugère, p. 118.

[78] C'est Freigius qui lui prêta le premier ce mot au t. I de ses Commentaires sur Cicéron. V. la lettre de Guy Patin à Spon, du 22 juin 1660.

[79] Ce mot, dans le Chevræana, t. I, p. 350, est prêté à Bassompierre. Il se trouvait, bien avant que celui-ci fût né, dans le Trésor du Monde, Paris, 1565, in-12, liv. II, p. 59.

[80] J.-B. Say, Traité d'économie politique, t. I, p. 189.