[630] Je ne veux pas faire grâce au fameux banquet des Girondins. C'est une invention de M. Thiers (Hist. de la Révolut., 4e édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier (Œuvr. complètes, t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y manquât, illustrée par M. de Lamartine (Hist. des Girondins, t. VII, p. 47-54). Le récit que Riouffe, l'un de ceux qui survécurent, donna dans ses Mémoires d'un détenu (2e édit., an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique sans qu'il fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et un poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges. «Il serait, dit M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans son Histoire des Girondins et des Massacres de septembre (Paris, E. Dentu, in-8º, t. Ier, p. 48), reproduit les pages de M. de Lamartine, il serait impossible de rien ajouter à ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac prouve qu'en effet elle en est complètement absente.

S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge intéressant, il ne m'est pas moins pénible d'en déflorer un pareil et même plus touchant, la prétendue histoire des vierges de Verdun, dont, selon M. de Lamartine[631], «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» tandis qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses suppliciées était septuagénaire[632], et la plus jeune plus que majeure[633].

[631] Histoire des Girondins, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.

[632] Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.

[633] Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées n'avaient que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même, elles ne furent pas menées à l'échafaud, on se contenta de les déporter. (Ch. Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 1861, in-12, p. 63-64.)

Comme revanche, il est une autre erreur simplement horrible celle-là, qui pourra me dédommager par la réfutation qu'elle appelle, et qui est, Dieu merci! très facile à faire.

Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre de sang qu'on prétend qu'elle fut forcée de boire, pour obtenir la vie de son père, aux massacres de septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne repose que sur une note de Legouvé, dans son poème sur le Mérite des femmes[634]. Comment, sans aucune preuve, en dépit même de l'invraisemblance matérielle du fait[635], Legouvé s'est-il permis cette invention? quel a pu être son point de départ? M. Louis Blanc va répondre[636].

[634] 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de 1801.—L'abbé Delille lui-même, dans ses notes du poème de la Pitié (édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de dire: «Mademoiselle de Sombreuil se précipita au travers des bourreaux pour sauver son père. Cet héroïsme de la piété filiale désarma les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.»

[635] B. Maurice, Hist. polit. des anciennes prisons de la Seine, 1840, in-8º, p. 286-287.

[636] Hist. de la Révolution, t. VII, p. 185.