[639] On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même. V. les Mémoires d'un détenu, p. 80.—Ce très curieux livre de Riouffe nous a transmis la plupart des mots de Danton avant son supplice, et ce témoignage suffit pour qu'on les croie authentiques. Riouffe les écrivait au vol. Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la coquetterie; il soignait ses mots, il faisait à chacun sa toilette pour la postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à ses phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.»
Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance,
dit Piron.»
Ces rencontres sont possibles pour tous les genres de pensées; j'en ai donné des preuves ici même et dans l'Esprit des autres. Une dernière preuve pourtant: Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est l'âme qui se souvient», Animus memor. Le sourd-muet Massieu, prié par écrit, dans une des séances publiques de l'abbé Sicard, de donner la définition de la même vertu, traça avec la craie, sur le tableau noir, cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de l'être: La reconnaissance est la mémoire du cœur[640]. C'est, étendue et embellie encore, l'expression de l'orateur romain que ce bon Massieu certainement ne connaissait pas.
[640] La Bouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie ou Mémoires politiques et littéraires, 15e livraison, p. 37.
De nos jours, l'auteur des Nouvelles à la main, et non pas celui de Richard III, qui n'a fait que la reprendre, a donné de la phrase du sourd-muet cette désolante contre-partie: L'ingratitude est l'indépendance du cœur. J'ai cherché partout des précédents à cette triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est pas que l'ingratitude fût inconnue autrefois; mais, et c'est peu honorable pour notre temps, le mot, la formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la chose est le plus en honneur.
LXI
Nous avons raconté ailleurs[641], dans toute leur effroyable réalité, les détails des dernières heures de Robespierre, et nous nous sommes efforcé de prouver d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent depuis que l'Histoire de la Révolution par M. Thiers a donné à cette erreur sanction et popularité[642].