[677] Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828, à M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier protesta, de la façon la plus digne, contre ces paroles que lui avait prêtées le sténographe des journaux, «en les arrangeant, dit-il, à son idée». Depuis, le sténographe avoua lui-même son invention. La lettre du président, qu'on a rappelée dans quelques journaux des premiers jours de décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au procès dit des Treize, où le fameux mot se trouvait encore cité, a été reproduite textuellement dans l'Histoire de Louis-Philippe par M. Crétineau-Joly.

Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure prouve qu'il n'est pas aussi facile qu'on le croit de faire un mot historique. Il faut s'y prendre à plusieurs fois pour le bien frapper et lui donner son empreinte: ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée ne s'improvise jamais.

M. de Chateaubriand, qui ratissa si bien, il nous l'a dit, la célèbre phrase de M. de Montlosier, dut lui-même laisser ratisser les siennes. Celle qu'il fit sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat du duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle est restée. Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles m'a raconté, dit M. de Marcellus, que M. de Chateaubriand ayant apporté au bureau du Conservateur l'article où se trouvait cette terrible parole: «Les pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était sur le manuscrit suivie de celle-ci: «Le torrent de nos larmes l'a emporté;» et comme on fit observer à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de son énergie, il biffa tout d'un trait le torrent; mais s'il effaça, sans murmurer, le second membre de la phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni ce qu'il appelait la chute du favori[678].» Fidèle en tout, même à ses inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait jamais le mot fait par lui ou par d'autres contre les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les Mémoires d'outre-tombe[679] celui du marquis de Lauderdale[680] sur M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir l'expression, et d'écrire: «C'est de la boue dans un bas de soie.»

[678] Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 243.

[679] T. V, p. 402.

[680] On l'attribue aussi à Fox.

Les changements subis par la phrase que le gouvernement de Juillet se donna pour mot d'ordre sont une preuve de l'influence qu'une simple particule peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral une et l'article la, certes la différence n'est pas grande lorsqu'il s'agit d'une phrase ordinaire. Cette fois, il y eut presque entre les deux assez de place pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde sont grammairiens.

«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot[681], en acceptant, le 31 juillet, la lieutenance générale du royaume, avait terminé sa première proclamation par ces mots: La Charte sera désormais une vérité. Cette reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à quel moment précis, ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans le Moniteur du 2 août, cette absurde phrase: Une charte sera désormais une vérité: altération que le Moniteur du lendemain, 3 août, démentit par un erratum formel.»

[681] Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, t. II, p. 22.