Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un de ceux qui s'y trouvèrent pour une grande part, qui aurait dû tout connaître, tout voir, nous déclare dès le premier fait: «Je ne sais ni comment il eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez donc après cela sur l'histoire et sur les historiens! Tout nuit à la manifestation de la vérité. Chaque événement qu'on cherche à bien connaître rencontre son obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage qui ferait autorité; là, une réticence; ailleurs, l'oubli complet.

S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les mots, qui sont de leur nature si essentiellement fugitifs. Verba volant, dit le proverbe, et ceux qui s'envolent le mieux sont les mots historiques. S'ils restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque chose en échappe. Se souvient-on du texte, on oublie par qui il fut formulé, et à quel moment.

D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu vous diront: de M. de Lévis[682].

[682] Madame de Girardin, Lettres parisiennes, Ire édit., p. 145.—M. de La Borde, après avoir posé une question sur ce mot, dans l'Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France (avril 1835), n'ayant pas eu de réponse satisfaisante, prit le parti de conclure, à l'une des séances suivantes de la Société, que le mot était réellement la devise créée par M. de Lévis. (L'Intermédiaire, t. II, p. 596.)

Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la femme?» ce mot si vrai sur l'action constante des femmes dans tout ce que tente l'homme: les uns vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres: C'est un procureur du roi, ou un juge d'instruction; ou bien: C'est le fameux Jakal des Mohicans de Paris. Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un proverbe espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III, qui, vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait même de dire: «Comment s'appelle-t-elle[683]

[683] Revue des Deux-Mondes, 1er sept. 1845, p. 822.

Interrogez pour savoir qui a dit le premier que «le divorce est le sacrement de l'adultère;» et je mets en fait que nul ne vous dira: Le mot est du poète Guichard[684]. Mais ne nous perdons pas dans ces inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus célèbres; les réponses n'arriveront pas plus vite.

[684] Journal de Paris, fév. 1797.

«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient chez lui, tout ira mal,» a-t-on bien des fois répété quand Louis XVIII rentra en France. Qui avait dit le mot le premier? Fournier-Verneuil le journaliste[685].