La phrase, s'adressant surtout à un journaliste, à un indiscret par métier, était faite pour courir. Aussi courut-elle; mais elle égara bientôt en chemin le nom de son auteur.

Comme il fallait pourtant que quelqu'un l'eût dite le premier, son vrai père étant perdu, on lui choisit pour père adoptif M. de Talleyrand, qui, selon sa coutume, ne refusa pas.

Harel, lorsqu'il voulait faire la fortune d'un mot auquel il tenait, ne manquait jamais de le mettre sous le patronage de ce nom en crédit, à charge de le reprendre quand cette commandite l'aurait un peu fait valoir. Mais alors on ne le croyait pas toujours; quand il venait dire: «Ce mot est à moi,» on lui répondait en criant: Au voleur!

Il mit ainsi, dans le Nain jaune, toujours sous le couvert de M. de Talleyrand, sa fameuse phrase: «La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée[711].» Puis, la réputation du mot une fois faite, il voulut le réclamer[712]; peine perdue! S'il court encore, c'est sous le nom du malin boiteux[713].

[711] M. Michaud jeune, Biographie universelle, l'attribue positivement à M. de Talleyrand. V. les articles Reinhardt et Talleyrand.

[712] V. le Siècle du 24 août 1846, feuilleton de M. de Fienne.—Harel n'avait pas eu beaucoup de peine à faire celui-là. Il se préparait déjà sans doute à son Éloge de Voltaire, et en bon prêtre, il commençait par prendre le bien de l'idole. Sa phrase, comme on l'a déjà dit dans le Quérard (nos 11 et 12, p. 391), en continuant à l'attribuer à M. de Talleyrand, se trouve presque textuellement dans ce passage du XIVe dialogue de Voltaire, le Chapon et la Poularde. C'est le chapon, pauvre bête à qui la misanthropie est bien permise, qui parle ainsi des hommes: «Ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et n'emploient les paroles que pour déguiser leurs pensées.»—J'ai lu dans un article de l'Illustration (2 décembre 1865) que l'axiome «est tout bonnement la traduction de deux vers anglais, de deux vers d'Young.» Il est dommage que l'auteur ne les ait pas cités.

[713] «Le prince, lit-on dans la Revue Britannique, a pu se dire en mourant qu'il n'en coûte guère, les niais aidant, pour avoir tout l'esprit parlé de son époque.»

Pour donner à M. de Talleyrand une fin digne de lui, M. L. Blanc l'a fait mourir sous le coup d'un mot volé.

Il raconte que Louis-Philippe étant venu le voir sur son lit d'agonie, lui demanda s'il souffrait.

«—Oui, aurait répondu le moribond, oui, comme un damné!» et le roi aurait murmuré: