Endossa-t-il de même la responsabilité de celui-ci: «La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est une faute»? J'en doute, comme en a douté M. de Vaulabelle, qui nie absolument que M. de Talleyrand ait pu le dire[707]. Sa part avait été trop grande en cette sinistre affaire pour qu'il y vît un crime et moins encore une faute[708].

[707] Histoire des deux Restaurations, t. I, p. 80-81.

[708] Les acteurs de ce drame n'en reparlaient que pour protester qu'ils n'y avaient pris aucune part, ou qu'ils avaient agi par force. Ce dernier argument fut celui du général Hulin, président de la commission qui avait jugé et condamné si vite. Il n'avait fait qu'obéir, disait-il, à l'injonction de témoins supérieurs, dont la présence le dominait. V. ses Explications offertes aux hommes impartiaux, 1823, in-8º, p. 6, 12. Malheureusement il existe une lettre écrite par lui un instant après la condamnation, où l'on ne trouve rien de pareil, sous le ton dégagé qu'il y prend. J'ai découvert cette lettre à la Bibliothèque nationale, Fs fr., 12764, 76, et je la crois complètement inédite. P. Hulin, général de brigade commandant les grenadiers, l'adresse à son ami le général Macon, commandant les grenadiers de la réserve à Arras: «Vincennes, le 30 ventôse, an XII de la République.—Le ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit hier au château de Vincennes, a été jugé et condamné à mort par une commission militaire, dont j'étais président, ce matin à trois heures. Je ne puis t'en écrire davantage, étant exténué de fatigue. Il a été exécuté de suite.

«P. Hulin.»

Est-ce la lettre d'un homme qui vient d'avoir la main forcée, et d'agir malgré lui? J'y vois bien plutôt dans le sans-gêne de la forme, dans la hâte qu'il a mise à écrire, une sorte de satisfaction de ce qu'il vient de faire: l'orgueil d'un premier rôle de drame, après la pièce terrible qu'il vient de jouer.

Le mot sur les émigrés: Ils n'ont rien appris ni rien oublié, fut aussi porté au compte de l'esprit de M. de Talleyrand[709].

[709] Album perdu, p. 147.

Au mois de janvier 1796, le chevalier de Panat, étant à Londres, avait écrit à Mallet du Pan, à l'occasion d'une de leurs plus folles entreprises: «Personne n'est corrigé; personne n'a su ni rien oublier ni rien apprendre[710]

[710] Mémoires et Correspondance de Mallet du Pan, recueillis et mis en ordre par M. A. Sayous, t. II, p. 197.