Ce qui est fort bien dit, à ce point même que Beaumarchais ne crut pouvoir mieux dire, et prit tout le passage pour en grossir l'esprit de son Figaro[84]. Il pensa que la phrase était faite pour lui, et il s'en empara; elle était certes, vu la matière traitée ici, fort bien faite aussi pour nous, mais nous nous contentons de la citer.

[84] «Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies deviennent sagesses et qu'anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces.» (Le Mariage de Figaro, acte IV, sc. Ire.)


VI

Les conteurs du moyen âge, prêtres ou laïques, ont semé, plus que personne, de ces beaux mensonges à destinée singulière, qui, soutenus d'âge en âge par la crédulité naïve, sont parvenus à se faire en pleine histoire une floraison inattendue.

C'est à l'un d'eux, le moine Jean, que l'on doit par exemple, la première version du joli conte que Collé prit de bonne foi dans l'histoire anecdotique et déjà presque légendaire du Béarnais, et dont il fit le fond de sa comédie: La Partie de chasse de Henri IV. Il s'imaginait, et de son temps quelqu'un pouvait-il le démentir? qu'il mettait en scène une aventure vraie dont il ne changeait ni l'époque ni le héros, tandis qu'en réalité il faisait sa pièce avec un conte qui datait du XIIe siècle, et dans lequel l'Angevin Geoffroy Plantagenet avait joué d'origine, et, comme on dit, créé le beau rôle[85].

[85] Hist. de Geoffroy Plantagenet, par le moine Jean, p. 26-40.—Hist. litt. de la France, t. XIII, p. 356.—Quand Geoffroy mourut, l'aventure échut à son fils avec le reste de son héritage. Dans une ballade anglaise sur ce sujet, c'est Henri II, fils de Geoffroy, qui joue son rôle. V. l'analyse de cette ballade dans le Magasin pittoresque, 1839, p. 345-347.

Il en est de même pour la fameuse histoire du chien de Montargis, dont les faiseurs d'Ana, sur la foi du vieux Vulson de la Colombière[86], illustrent tous le règne de Charles V, croyant ainsi lui constituer ses meilleurs droits au surnom de Sage et au titre de Salomon de la France. La vérité, c'est qu'elle courait le monde bien avant que ce roi ne fût né. On la trouve dans la Chronique d'Albéric, moine des Trois-Fontaines[87], qui se termine à l'année 1241, c'est-à-dire un peu moins d'un siècle avant la naissance de Charles V.

[86] Théâtre d'Honneur et de Chevalerie, t. II, p. 300.

[87] Hanovre, 1680, in-4, p. 105.