Le moine, qui plus est, la donne comme bien antérieure à son temps, puisqu'il la fait se passer sous le règne de Charlemagne; encore la raconte-t-il moins comme une vérité que comme une fiction: «C'est, dit-il, une de ces fables tissues par les chanteurs gaulois, qui, bien qu'elles plaisent, s'écartent par trop de la vérité de l'histoire. Comme bien d'autres, elle a été composée en vue de gagner un peu d'argent.» Il disait vrai: l'un des romans dans lesquels elle fut intercalée en façon d'épisode, sans que les noms de Macaire et d'Aubry fussent changés, a été retrouvé, il y a deux ans, par M. Guessard, à la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise[88].

[88] Notes sur un manuscrit français de la Biblioth. de Saint-Marc, par F. Guessard, 1857, in-8, p. 18.—La même histoire se trouve sous d'autres noms dans une version portugaise de Tiran le Blanc. V. à ce sujet, le Bull. de l'Alliance des arts, 25 mars 1843, p. 302-303.

En la voyant ainsi se promener de chansons en chansons, et de romans en romans, on peut juger de sa popularité, mais il ne semble aussi que plus difficile de fixer l'époque véritable où elle dut se passer, si toutefois elle eut jamais quelque réalité. Des chansons et des romans, elle fut tout naturellement transportée sur les images; on sait que son titre populaire, Histoire du chien de Montargis, lui vient de ce que la principale péripétie s'en trouvait figurée sur un bas-relief placé au dessus de la cheminée de la grand'salle du château de Montargis[89]. Montdidier, où l'on disait qu'était né le chevalier Aubry; Paris, où l'on racontait que le duel de son chien avec l'assassin Macaire avait eu lieu dans l'île Notre-Dame[90], s'étaient ainsi vu préférer, à cause du bas-relief, une ville qui n'avait autrement rien à faire en tout cela[91].

[89] On voit ce bas-relief vaguement indiqué sur la gravure que Du Cerceau a donnée de cette grand'salle dans ses Villes et Châteaux de France.

[90] Le récit qu'on trouve dans le Mesnagier publié par M. J. Pichon, t. I, p. 93, ne lui donne pas d'autre champ clos.

[91] V. encore, à ce sujet, Bullet, Mythol. franç., p. 64. La gravité des gens qui citèrent ce débris de roman comme un fait historique contribua beaucoup à autoriser l'erreur. L'un des plus célèbres avocats du XVIIe siècle, Cl. Expilly, ne se fit-il pas un jour une preuve juridique de ce combat du chien et de Macaire? V. son Plaidoyer XXX, et Bruneau, Observat. sur les lois criminelles, in-4º, p. 376.

L'aventure de Pépin, abattant d'un seul coup de sabre la tête d'un lion furieux dans la cour de l'abbaye de Ferrière[92], doit être aussi rangée parmi les contes dont on ne connaît pas le héros véritable, et pour lesquels chaque nation, chaque époque ont un acteur de rechange[93].

[92] Monachus Sangallensis, cap. XXIII.

[93] Cette histoire se rencontre, par exemple, dans l'Historia de las guerras civiles de Granada, par Perez de Hita, et elle était, d'après le titre, sacada de un libro arabigoy traducido en castellano.