Je ne veux pas quitter ceux-ci sans vous dire en passant que l'histoire du mariage de Rollon, leur chef, avec Giselle, fille de Charles le Simple, à l'occasion du traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, n'est pas moins imaginaire que toutes celles qui précèdent, par la raison que Rollon avait alors environ soixante-quinze ans, et pour cette autre plus décisive, que Giselle n'était probablement pas née encore[96]. Quel moyen de faire conclure un mariage, même politique, entre un septuagénaire et une fille à naître?
[96] V. un travail de M. Auger dans les Mémoires de la Société biblioph. histor., et l'Histoire de Normandie, par M. Th. Licquet, Rouen, 1835, in-8º. Le savant conservateur de la Bibliothèque de Rouen avait hasardé pour la première fois, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie pour 1827 et 1828, cette opinion, qui, entre autres approbations, obtint celle de M. Raynouard (Journal des Savants, 1835, p. 753), après avoir trouvé quelques contradicteurs, notamment dans le Bulletin des Sciences historiques du baron de Férussac, t. XIV, p. 204.
Je ne veux pas non plus m'éloigner de l'époque de Charlemagne sans vous émettre au passage certain doute du savant Fréd. Lorentz[97], touchant l'existence de cette fameuse école palatine que Charlemagne présidait sous le nom de David, où l'on voyait Alcuin prendre celui d'Horace, Engelbert celui d'Homère, etc. Selon l'érudit allemand, c'est un conte absurde. J'ajouterai, pour concilier tout, que M. Francis Monnier[98], sans vouloir détruire ni même combattre ce doute de Lorentz, ne l'accepte pas, du moins tel qu'il l'a émis. La réunion «que la postérité a nommée Académie palatine» fut, il en convient, «une réunion toute morale de savants» qui se connaissaient, sans beaucoup se voir, et qui, pour ainsi dire, ne se réunissaient qu'à distance, mais dont l'influence n'en fut pas moins tout aussi active sur l'esprit de leur temps que celle d'une école permanente et d'une académie à séances assidues: «Frédérik Lorentz, dit-il, s'est trop pressé de la reléguer au rang des fables, car, ajoute-t-il avec un grand sens, si l'on ne veut s'arrêter qu'au mot lui-même, Charlemagne est bien autre chose que le fondateur d'une académie, d'une université, puisqu'il les a toutes préparées. Il est, avec Alcuin, son intelligent ministre, le restaurateur des lettres en Occident.»
[97] De Carolo Magno litterarum fautore, etc., 1828, in-8, p. 42, et Alcuins Leben, p. 171.
[98] Alcuin et Charlemagne, 2e édit., 1864, in-12, p. 127.
Puisqu'il a tout à l'heure été question d'Eginhard, je crois bon de vous répéter en courant que ses amours et son mariage avec Emma ou Imma, fille de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première version, naïvement consignée dans la Chronique du monastère de Lauresheim, a été depuis amplement exagérée dans son mensonge par les conteurs, les poètes et les peintres[99]. Il est sûr que Charlemagne n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi qu'en ait dit dom Rivet[100], se faisant fort d'un passage de la 32e lettre d'Eginhard, il n'est d'aucune façon certain que celui-ci ait été le gendre de Charlemagne. Il ne faut même que lire la fin du XIVe chapitre de sa Vie de l'empereur pour s'assurer qu'il ne dut pas l'être. Eginhard n'y dit-il pas que Charlemagne «ne voulut jamais marier aucune de ses filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»? A moins qu'Eginhard ne fût aussi distrait que M. de Brancas, qui oubliait parfois qu'il était marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme une des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi.
[99] On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans une des petites cours de l'hôtel de Cluny. V. la Notice sur l'hôtel de Cluny, p. 9.
[100] Hist. litt. de la France, t. IV, p. 550. Mabillon, dans ses Annal. Bénédict., a de même donné créance à cette légende, t. II, p. 223, 426.
Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas ferme par la vigoureuse princesse qui porte son amant sur ses épaules, pour dérober ses traces aux regards de son père, il n'est pas plus vrai que le reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros Eginhard et Emma. Avant que la Chronique de Lauresheim, publiée pour la première fois en 1600[101], fût venue le mettre sur leur compte, le Miroir historical[102] de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé chez nous plusieurs siècles auparavant, en lui donnant pour principal personnage l'empereur d'Allemagne, Henri le Noir[103].