XIII

Puisque nous en étions à parler de Philippe de Valois à Crécy, l'occasion serait bien prise pour revenir sur la plupart des événements qui suivirent ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les points éclatants ou sinistres de la longue guerre de rivalité entre la France et l'Angleterre, aux XIVe et XVe siècles.

Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé et romanesque, fait pour cette époque la part fort belle à notre ennemie et au mensonge. Nous n'aurions qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque page de son livre; ainsi, le mot d'Édouard, qui, débarquant sur le rivage de France, tombe le nez en terre et s'écrie, comme si c'était un bon présage: «Cette terre me désire[163];» l'histoire d'Arteweld, ce brasseur-roi, comme l'appelle M. d'Arlincourt dans un roman fameux, et qui ne fut jamais ni brasseur[164], quoique Froissart l'ait dit, ni roi surtout[165]; l'aventure d'Édouard III et de la comtesse de Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de la Jarretière et à sa fameuse devise: Honny soit qui mal y pense[166], et dont la première invraisemblance est l'âge même de l'héroïne, qui, à l'époque où tout ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant un droit d'aînesse beaucoup trop marqué[167]; enfin et surtout, car c'est plus grave, les massacres de la Jacquerie, pour lesquels il ne faut plus croire le récit de croque-mitaine que Froissart en a fait, mais les pages sérieuses que leur a consacrées M. Bonnemère dans son Histoire des Paysans, et qui ramènent ces horreurs exagérées à leur plus simple expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet[168], après avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation, plût au ciel que des historiens inspirés du même amour de la patrie pussent nous réhabiliter aussi facilement les massacres de Cabrières et de Mérindol, de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe le parti qui se trouverait justifié, puisqu'avant tout la France aurait une tache de moins sur son noble front.»

[163] Froissart, liv. I, part. I, ch. CCLXVI.—C'est le mot de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la terre d'Afrique, et s'écria: Terre d'Afrique, je te saisis. C'est aussi le mot de Guillaume le Conquérant dans une circonstance toute semblable, lors de son débarquement en Angleterre. Voyez Augustin Thierry, Hist. de la Conquête des Normands, t. I, p. 334.

[164] V. les Annales de l'Académie de Bruxelles (1832), p. 124, et les Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas, janv. 1831, p. 14.

[165] M. d'Arlincourt a cru que rewart ou plutôt ruward (gardien de la tranquillité) signifiait roi-citoyen.

[166] V. ce qu'en dit M. Beltz, membre du College of Arms, dans ses Annales (Memorials) de l'Ordre de la Jarretière, analysées, sur ce point, dans la Revue de Paris du 10 oct. 1841, p. 131.

[167] V. la dissertation de Papebroch dans les Bollandistes (avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de l'Académie de Bruxelles, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce sujet par MM. Polain et Gachard.

[168] Revue de Paris, 1er mai 1857, p. 55.

Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous, sans parti pris, sans réticences. Soyons heureux si notre histoire se purifie sous nos mains impartiales et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas; mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a bien gagnées. Justifier quand même n'est pas de notre fait; et nous ne voulons pas qu'on puisse accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office de papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour soi la tache qu'elle voulait enlever. Le beau et le bien mis en leur vrai jour feront notre joie, mais nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux vaut la vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge. Nous sommes en cela de l'avis de Grégoire le Grand, qui disait[169]: «Si autem de veritate scandalum sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas relinquatur. Si du récit d'un fait véritable il résulte du scandale, il vaut mieux laisser naître le scandale que renoncer à la vérité.»