[169] 7e homélie, § 5.

La sévérité contre les autres oblige contre soi-même. Nous n'aurons donc pour notre propre livre aucune partialité complaisante; nous en confesserons les fautes avec autant d'empressement que celles d'autrui. C'est même, en toute franchise, par un aveu de ce genre que nous reprendrons notre travail où nous l'avons laissé.

Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une fois qu'il doutait, n'eut pas la main heureuse; fort de ce qu'avait écrit Depping, dont le scepticisme était encore allé plus loin[170], nous avions cru pouvoir reléguer parmi les légendes le fameux Combat des Trente, livré en 1351, entre Josselin et Ploërmel. Nous avions tort, on nous l'a prouvé depuis avec d'excellentes raisons[171]. C'est pour nous un bonheur de le déclarer, car alors même que nous doutions le plus, nous étions presque tenté de mentir par patriotisme.

[170] Rev. encyclopéd., t. XXXVI, p. 64-65.

[171] V. la savante brochure de M. Pol de Courcy, le Combat des trente Bretons, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857, in-8º; et un article de M. de Laroche-Héron dans l'Univers, 17 juin 1858.

Que n'en est-il de même pour le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre! Malheureusement, pour ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute n'est guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny[172] découvrit, dans les archives de Londres, des pièces témoignant des connivences du héros calaisien avec les Anglais, et prouvant, entre autres choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension qu'un traître seul pouvait accepter; je n'ajouterai qu'un détail nouveau, mais, ce me semble, tout à fait décisif.

[172] Notice des Manuscrits, t. II, p. 227.—Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXXVII, p. 539. Dans le premier de ces mémoires, Bréquigny se fait une arme contre Froissart du silence que garde sur toute cette affaire la Chronique latine de Gilles de Muisit, «qui, dit-il, écrivoit dans le temps même de l'événement et dans une ville peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans l'autre travail, il prouve que, deux mois après la reddition de Calais, Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement rendit à Eustache de Saint-Pierre les maisons qu'il possédait dans Calais, mais lui en donna d'autres et le pensionna. Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre, cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de générosité aux devoirs de sujet et de citoyen, put-il consentir à reconnoître pour souverain l'ennemi de sa patrie; à s'engager solennellement de lui conserver cette même place qu'il avoit si longtemps défendue contre lui; enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la haute idée donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»—Notre ami Eugène d'Auriac a repris, dans le Siècle du 26 septembre 1854, à l'époque où la ville de Calais se proposait d'élever une statue à Eustache de Saint-Pierre, la réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée à l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de Londres, une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui nous montre Édouard III dépossédant les héritiers d'Eustache de Saint-Pierre des biens qu'on lui avait accordés, parce que, loin sans doute de suivre son exemple, ils étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot de M. d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu et corroboré de nouvelles preuves, dans un travail de la Revue des Provinces de 1864, t. VI, p. 491.

En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits à Calais et dans les villes voisines, la Société des Antiquaires de la Morinie, mit au concours cette question si intéressante pour la gloire de toute la contrée: Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais.

On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté par quelque mémoire rétablissant enfin dans sa glorieuse authenticité l'événement mis en doute depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être naturellement indulgente et partiale, c'était certainement pour tout travail où la question se trouverait envisagée sous ce point de vue. Malheureusement c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici était du côté de la défense. Les juges, après lecture des pièces, eurent le bon esprit de s'en apercevoir et assez de justice pour le déclarer.

Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont M. Clovis Bolard, un Calaisien! était l'auteur, prouvait qu'Eustache de Saint-Pierre n'était rien moins qu'un héros.