Voici comment le Mémorial artésien[173] raconte la séance dans laquelle fut proclamée la décision de la Société:
[173] Cité dans les Archives historiques et littéraires du nord de la France, t. IV, p. 506.
«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur les travaux de la Société pendant l'année. Il le termine en disant que sur les trois questions proposées pour le concours de 1835, il n'a été répondu qu'à une seule, celle qui a pour objet le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais, et qu'après maintes discussions dans le sein de la compagnie, une majorité de quatorze voix contre onze a prononcé que la médaille serait décernée à l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait historique.
«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste dans l'auditoire, et plus d'un assistant s'étonne qu'une société française puisse couronner un ouvrage qui tend à effacer de notre histoire un des plus beaux traits qui honorent les annales de notre nation. On écoute cependant avec attention divers fragments du mémoire, lus avec chaleur par M. le secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard, de Calais, s'avance au bureau pour recevoir des mains de M. le président la médaille d'or que lui décerne la Société.»
Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent, comme le dit le journal; ailleurs, dans une circonstance à peu près pareille, si ce n'est que l'esprit religieux et non plus le sentiment patriotique y était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet étonnement.
M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la Société archéologique de Béziers un fragment du mémoire historique qui lui avait mérité la Couronne d'argent. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en 1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à lui,» lorsque tout à coup, du milieu de l'assemblée, un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a été démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt, le président se lève; on s'attend à le voir rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur. Point du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait continuer, et il croit devoir se justifier lui-même du scandale de cette scène, en déclarant à l'assemblée que le fragment dont la lecture avait causé tant d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur. «Ainsi, lisons-nous dans l'Alliance des Arts[174], M. Henri Julia, qui était venu de Paris pour recevoir une ovation dans une séance solennelle, s'est vu l'objet d'une censure publique.»
[174] 25 mai 1844, p. 363.
Le président avait de cette manière donné deux fois raison au jeune prêtre; il l'avait indirectement excusé de son inexcusable interruption, et il avait tacitement approuvé son démenti du mot historique. En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser de la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle assez authentique pour qu'on se croie en droit de la répéter partout? Les uns diront oui; les autres non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette; ceux-ci, son commentateur, le chevalier Du Mège. Dans le doute, je fis comme le sage; je commençai par m'abstenir[175], bien qu'en cela mon penchant fût volontiers pour la justification du légat. On a tant médit de l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré le mal dont leur sévérité souvent nécessaire a été la cause!
[175] Il faut dire, avant tout, à la justification du légat, que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens (V. Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. XXI), il ne l'est point par tous, notamment par ceux qui feraient le mieux autorité, les écrivains du pays. Il ne se lit même pas dans le récit du moine de Vaulx-Cernay, «qui, dit M. Du Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime et approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (Hist. du Languedoc, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º, addit. et notes à la suite du t. V, p. 31.)
L'authenticité du mot me semblait toutefois assez fortement sapée pour penser qu'on ne dût pas désormais le citer sérieusement. Je fus donc surpris de le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans sa réponse au discours de réception du Père Lacordaire. Les érudits s'en émurent, et l'un d'eux, M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de faire une réfutation en règle de la malencontreuse citation[176]. Après ce qu'il a dit pour montrer le peu de foi qu'il faut avoir en Césaire d'Heisterbach, dont le livre est ici le seul témoignage[177], et pour faire voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que de telles paroles étaient absolument contraires à ses habitudes de miséricorde, j'avoue que le doute dans lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement dissipé[178].