J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et de circonscrire ma tâche. Il eût été si bon de dauber d'importance sur ces immortelles erreurs! Refaisant en grand le livre ébauché au XVIIe siècle par l'abbé Lancelotti, Farfalloni de gli antichi historici[1], j'aurais trouvé tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à émietter l'un après l'autre tous ces menus mensonges de l'antiquité, toutes ces fables légendaires du moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens des temps modernes: je me serais si bien complu à repasser, flambeau en main, à travers ces ombres menteuses, qui ne se sont faites si épaisses et si impénétrables que pour mieux cacher des erreurs, que pour voiler plus sûrement de faux héros!
[1] Venezia, 1636.—Il en parut chez Costard, en 1770, sous ce titre: Les Impostures de l'histoire ancienne et profane, 2 vol. in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva, et revue par le président Rolland et Charpentier sur le manuscrit cédé à Costard par Luneau de Boisjermain (Barbier, Dict. des Anonymes, 2e édit., t. II, p. 166).—Baudelot, dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (V. Mém. de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti pour son livre, mais l'abbé le défendit bien (Réponse à M. Baudelot, 1705, in-12, p. 57): «Les Farfalloni de Lancelotti, dit-il, sont un livre des plus agréables, et ils renferment une critique fine, judicieuse et savante. Rien n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que les plus exacts et les plus sages des anciens historiens contiennent des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang des contes les plus fabuleux.»
J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire grecque. J'aurais dit à l'égyptien Cécrops: Vous en avez menti quand vous avez prétendu que vous veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est point vrai que vous soyez arrivé de Phénicie[2]. J'aurais cherché ce qu'il faut croire de la grande affaire des Thermopyles[3]. M'aventurant dans une autre série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout au moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale, et cela de par l'autorité tout académique de M. de Méziriac[4]. Pour le procès que les fils de Sophocle firent à leur père[5], j'en aurais appelé devant la Vérité. Je me serais encore curieusement enquis de ce qu'était Sapho, et peut-être aurais-je ramené son fameux suicide du saut de Leucade à la réalité toute prosaïque d'une mort très naturelle[6]. J'aurais voulu chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Denys le Tyran devenu maître d'école à Corinthe[7], et aussi dans la fameuse lettre que Philippe aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation de son fils Alexandre[8]; serrer de près, en compagnie de MM. Littré, Rossignol et Paul de Rémusat, l'histoire d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxerces[9]; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau[10] de Diogène et sa fameuse lanterne[11], enfin mille autres choses encore; car je ne détaille ici, bien entendu, que le très maigre sommaire de mon programme.
[2] Pour ces deux faits, V. De la Colonisation de l'ancienne Grèce, par Henri Schnitzler, dans le tome Ier de la Littérature grecque, par Schœll.
[3] V., à ce sujet, l'introduction au Voyage du Jeune Anacharsis, 1re édit., p. 134 et p. 252, note VIIe. L'abbé Barthélemy prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est sept mille au moins que Léonidas commandait, selon Diodore; et même douze mille, s'il fallait en croire Pausanias. Voyez aussi un curieux article du Magasin pittoresque, juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents Spartiates y est mis au rang des préjugés et des erreurs historiques, ainsi que le fameux colosse de Rhodes.
[4] Vie d'Ésope, dans les Mémoires de Sallengre, t. I, p. 91.—Dict. de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.—Bentley, Dissertation sur les Fables d'Ésope.—Un autre bossu d'esprit, le jongleur Adam de la Halle, se trouve avoir été non moins gratuitement paré de l'éminence ésopique. Dans une de ses pièces, C'est du roi de Sézile (mss. de La Vallière), il dit de lui-même:
On m'appelle bossu, mais je ne le suis mie.
Simple erreur de forme. Ce qui est plus grave, c'est celle de M. Beuchot, qui, dans sa Biographie universelle, confond le trouvère Adam de la Halle avec le chanoine Adam de Saint-Victor, mort cent ans auparavant.