Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,

T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps,

Elle t'en rend le maître, et te sait introduire

Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont s'avisa Voltaire à l'encontre du sieur de Prades, qui s'en était prudemment gardé; nous pourrions mettre en regard de ces douze vers quelque autre poésie de Charles IX, que la comparaison ne ferait guère briller, et qui, littérairement parlant, perdrait à être authentique. C'est inutile; ce petit morceau porte assez avec lui la preuve de son origine: il suffit, selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, à la tournure des vers, à leur solide régularité, à leur allure un peu fière, à l'antithèse qui s'y joue et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; enfin à je ne sais quel grand air qui semble faire de cette poésie plutôt une sœur de la muse assurée de Corneille qu'une contemporaine de la muse inégale de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur donner place dans son livre publié en 1651, de Prades a certainement façonné, remanié à fond ces douze alexandrins selon la manière et le goût de son temps[313], si même il ne les a pas fabriqués de toutes pièces.

[313] C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de Mlle de Calages, cités par la Biographie universelle (art. Calages). En les reproduisant le premier dans le Parnasse des Dames, il changea des vers entiers, il l'avoue lui-même, des expressions, quelquefois même des tours de phrase, et cela, dit-il, pour faire mieux goûter notre ancienne poésie. Il n'est pas étonnant que la Biographie, qui les reprit avec ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant le Cid, étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, Examen critique des dict. histor., p. 165.)

L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause sans doute; on ne peut donc savoir ce qu'après le travail d'épuration auquel on les aurait soumis il a pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est plus possible, la pièce primitive étant absente, c'est de croire, sans crainte de démenti, que de Prades avait ses raisons pour être le premier à citer ce morceau, et que même il était sans doute le seul, en 1651, qui pût s'en permettre la citation[314].

[314] Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies, entre autres un Arsace, joué en 1666 par la troupe du Roy, et qui, lit-on dans la préface, avait eu l'approbation des meilleurs esprits: MM. de Sainte-Marthe, La Mothe-Le Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre M. Corneille dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois pièces entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit dit en passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général Cavaignac, quittant le pouvoir à la fin de 1848:

J'abandonne le trône...