[322] Dans la première édition de son Abrégé chronologique (p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce fait. Parlant de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il avait écrit: «Ce roi qui ce jour-là, dit-on, tira lui-même une carabine sur les huguenots qui étoient ses sujets.» Ce dit-on, jeté prudemment au milieu de la phrase, prouvait que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il supprima tout le passage.
Voilà ce que je disais dans la première édition de ce livre, et je m'y tiens. Les objections n'ont cependant pas manqué pour me faire départir de mon opinion; on a remué contre moi, groupé, échafaudé bien des preuves; mais comme je me suis remis moi-même à la découverte, et comme ce que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on m'a opposé, ainsi qu'on en pourra juger tout à l'heure, je crois bon de répéter tout d'abord, et même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois: Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots.
Le Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français est le champ clos sur le terrain duquel m'ont entraîné mes adversaires, lice courtoise où les juges du camp me répondaient de la loyauté du combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé contre moi par un feuilleton de M. Méry[323] où moi-même je ne pouvais tout accepter, notamment les éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un premier article[324], puis dans un second publié six mois plus tard[325], cherchait à bien établir que le pavillon dont je contestais l'existence en 1572 «ne pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins à prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il aurait pu tirer «d'un pavillon tout voisin», où se trouvait sa chambre. Afin qu'il n'y eût pas sur ces deux points de doutes à élever, il avait pris la peine de dessiner, et le Bulletin avait fait graver un plan qui expliquait à merveille l'état des lieux. M. Ad. Berty, qui s'engagea dans la discussion lors de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin de faire dessiner et de faire graver un plan[326]. Ses conclusions étaient les mêmes: si l'on admet, d'après Brantôme, que le roi tira de sa chambre, la chose est possible, car les fenêtres de cette chambre, placée dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient face à la Seine; si l'on veut, au contraire, que la royale arquebusade ait été dirigée de la fenêtre traditionnelle, rien d'impossible encore, puisque la construction de la grande galerie du Louvre implique celle de la petite, et par conséquent l'existence de la fenêtre qui termine cette petite galerie. Soit, et je veux bien, sans l'approfondir davantage, donner raison à MM. Bernard et Berty sur ce point, qui n'est pas le plus important de la question.
[323] Le Pays, 4 nov. 1856.
[324] Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant. franç., nov.-déc. 1856, p. 336.
[325] Id., mai-août 1857, p. 118.
[326] Id., mai-août 1857, p. 124.
Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs que, la petite galerie existant, la fenêtre existât aussi avec le balcon. Je n'en suis pas, moi, bien persuadé. Ces jours derniers encore, j'examinais au Louvre le tableau de Zeemann représentant le palais peu de temps après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie des Rois, aujourd'hui galerie d'Apollon, avait pris depuis plus de quarante ans déjà la place de la terrasse à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV, couronna ce simple rez-de-chaussée[327]. Or, que trouvai-je sur ce tableau de Zeemann? Une fenêtre, sans doute, mais murée. M. Frédéric Villot l'a remarqué, comme moi, dans la minutieuse description qu'il a faite de ce tableau si curieux. «La fenêtre inférieure est bouchée, dit-il[328], et il n'existe pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il n'en était pas de même sous Charles IX? Le fait est que pour le peuple cette fenêtre bouchée était comme si elle n'existait pas, et qu'avant que le poteau révolutionnaire lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un endroit où la tradition lui montrait, non pas une fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas davantage pour la fenêtre de la chambre de Charles IX dans le pavillon du roi, mais pour la fenêtre du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis la citation du Journal de Barbier donnée plus haut, j'ai trouvé un passage des Mémoires de d'Argenson[329], et un article du Journal des Arts[330], prouvant, à n'en pas douter, que pour la tradition la fenêtre fatale était au Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que c'est impossible, que cette tradition est mensongère, puisque Brantôme a prétendu que Charles IX tirait de sa chambre, et que cette chambre, on l'a vu, n'était pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les désaccords prouvent l'absence de la vérité, et en tout cela je ne veux pas démontrer autre chose.
[327] L. Vitet, Le Louvre, 1853, in-8º, p. 30.
[328] Notice des tableaux du Louvre, École allemande, nº 586, p. 317.