Pendant que la jeune fille est en chemin, laissez-moi vous faire son portrait; car vous avez deviné que Mlle de la Guerche, c'est ma cousine Marie.

Elle n'est pas jolie, non, et cependant j'aime à la voir. Sa taille est lourde, sa démarche peu gracieuse, sa figure large et carrée; mais elle a de si beaux yeux, un regard si doux et si limpide, et quand elle rit de sa grande bouche et montre ses belles dents blanches, il y a tant de franchise et de bonté dans son sourire qu'en vérité je ne connais pas de femme que je préfère à ma cousine. Elle est pieuse, et même dévote; il ne se passe guère de jour qu'on ne la voie à l'église; un sermon est pour elle une fête, mais sa religion ne gêne personne; jamais Marie ne se fait valoir; jamais elle ne condamne les autres; elle est toujours prête à défendre les absents, à protéger ceux qu'on attaque, à excuser ceux qui sont tombés; je ne sais ce qu'elle entend par religion dans le fond de l'âme, mais au dehors sa religion n'est que douceur et bonté. Marie pense toujours aux autres et jamais à elle-même; elle met son plaisir dans le bonheur d'autrui. Une chrétienne comme ma cousine convertirait, par son exemple, le monde tout entier. Voilà pourquoi, malgré son peu de beauté, je n'ai jamais vu de femme plus belle que ma cousine Marie.

III

En portant son unique matelas au mont-de-piété, Madeleine n'avait oublié qu'une chose, c'est que, pour sortir de la maison sa dernière richesse, il lui fallait le consentement de Mme Remy. La majestueuse portière avait arrêté Madeleine au passage; gardienne jalouse des droits du propriétaire, elle avait signifié à la pauvre femme qu'elle eût à remonter son matelas. En vain Madeleine lui expliquait qu'il lui fallait de l'argent pour que sa fille eût à manger.

«Tout cela ce sont des paroles, répétait l'austère concierge; vos meubles sont la garantie de votre loyer, je ne connais que ça.»

Sur quoi elle avait pris lentement une prise de tabac et fermé brusquement la porte cochère, sans s'inquiéter des prières de Madeleine.

La situation était grave, car l'ouvrière était peu patiente; cependant elle sentait que Mme Remy avait quelque raison, et peut-être allait-elle se retirer quand arriva Mlle Rose. N'ayant rien à faire, elle venait conter à sa bonne amie, Mme Remy, la singulière idée qu'avait eue Mademoiselle; elle entendait bien faire approuver sa profonde sagesse par la prudente concierge et s'apitoyer avec elle sur la folie des maîtres. A la vue de Madeleine et de son matelas, et de Mme Remy appuyée contre la porte cochère, les bras croisés, Rose demeura toute surprise.

«Que faites-vous donc là?» demanda-t-elle à la portière.

Sur quoi Mme Remy, charmée de se voir soutenue et admirée dans l'exercice de ses fonctions, raconta tout au long et à haute voix à la chère Rose, les singulières prétentions de Madeleine.

«Il y a des gens, dit aigrement la femme de chambre, qui ont des idées particulières. On refuse un secours et on déménage sans payer: c'est une fierté étrangement placée!