[Note 2: Exode, chap. xii, vers. 36.]

II

LE PETIT HOMME GRIS

Au temps jadis (je parle de trois ou quatre cents ans), il y avait à Skalholt, en Islande, un vieux paysan qui n'était pas plus riche d'esprit que d'avoir. Un jour que le bonhomme était à l'église, il entendit un beau sermon sur la charité.—«Donnez, mes frères, donnez, disait le prêtre; le Seigneur vous le rendra au centuple.» Ces paroles, souvent répétées, entrèrent dans la tête du paysan et y brouillèrent le peu qu'il avait de cervelle. A peine rentré chez lui, il se mit à couper les arbres de son jardin, à creuser le sol, à charrier des pierres et du bois, comme s'il allait construire un palais.

—Que fais-tu là, mon pauvre homme? lui demanda sa femme.

—Ne m'appelle plus mon pauvre homme, dit le paysan d'un ton solennel; nous sommes riches, ma chère femme, ou du moins nous allons l'être. Dans quinze jours je vais donner ma vache…

—Notre seule ressource! dit la femme; nous mourrons de faim!

—Tais-toi, ignorante, reprit le paysan; on voit bien que tu n'entends rien au latin de M. le curé. En donnant notre vache, nous en recevrons cent comme récompense; M. le curé l'a dit, c'est parole d'Évangile. Je logerai cinquante bêtes dans cette étable que je construis, et, avec le prix des cinquante autres, j'achèterai assez de pré pour nourrir notre troupeau en été comme en hiver. Nous serons plus riches que le roi.

Et, sans s'inquiéter des prières ni des reproches de sa femme, notre maître fou se mit à bâtir son étable, au grand étonnement des voisins.

L'oeuvre achevée, le bonhomme passa une corde au cou de sa vache et la mena tout droit chez le curé. Il le trouva qui causait avec deux étrangers qu'il ne regarda guère, tant il était pressé de faire son cadeau et d'en recevoir le prix. Qui fut étonné de cette charité de nouvelle espèce, ce fut le pasteur. Il fit un long discours à cette brebis imbécile, pour lui démontrer que Notre-Seigneur n'avait jamais parlé que de récompenses spirituelles; peine perdue, le paysan répétait toujours: «Vous l'avez dit, monsieur le curé, vous l'avez dit.» Las enfin de raisonner avec une brute pareille, le pasteur entra dans une sainte colère et ferma sa porte au nez du paysan, qui resta dans la rue tout ébahi, répétant toujours: «Vous l'avez dit, monsieur le curé, vous l'avez dit.»