Cecco, qui refaisait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'année, entendit de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tête: Per Baccho! s'écria-t-il, il se passe là-haut quelque chose d'étrange; il me semble qu'on se querelle.
Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En face de sa fille, rouge de plaisir, était l'Amour en personne, l'Amour en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa petite maîtresse, Perlino, sautant des deux pieds à la fois, dansait, dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrêter.
Aussitôt que Violette aperçut l'auteur de ses jours, elle lui fit une humble révérence, et lui présentant son bien-aimé:
—Mon seigneur et père, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu désirais me voir mariée. Pour t'obéir et te plaire, j'ai choisi un mari suivant mon coeur.
—Tu as bien fait, mon enfant, répondit Cecco, qui devina le mystère; toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit, pour se fabriquer un mari à son goût, un petit mari tout confit de sucre et de fleur d'orange. Donne-leur ton secret, tu sécheras bien des larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent, et dans deux mille ans elles se plaindront encore d'être incomprises et sacrifiées. Sur quoi il embrassa son gendre, le fiança sur l'heure, et demanda deux jours pour préparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous les amis à la ronde et dresser un dîner qui ne fût pas indigne du plus riche marchand de Paestum.
IV
L'ENLÈVEMENT DE PERLINO
Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, même d'Ischia et de Pouzzoles. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulait connaître Perlino. Par malheur, il ne s'est jamais fait de noce sans que le diable s'en mêle; la marraine de Violette n'avait pas prévu ce qui devait arriver.
Parmi les invités, on attendait une personne considérable: c'était une marquise des environs qui s'appelait la dame des Écus-Sonnants. Elle était aussi méchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau jaune et ridée, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le menton pointu; mais elle était si riche, si riche, que chacun l'adorait au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la salua jusqu'à terre et la fit asseoir à sa droite, heureux et fier de présenter sa fille et son gendre à une femme qui, ayant plus de cent millions, lui faisait la grâce de manger son dîner.
Tout le long du repas, la dame des Écus-Sonnants ne fit que regarder Perlino; la convoitise lui brûlait le coeur. La marquise habitait un château digne des fées; les pierres en étaient d'or, et les pavés d'argent. Dans ce château, il y avait une galerie où l'on avait rassemblé toutes les curiosités de la terre: une pendule qui sonnait toujours l'heure qu'on désirait, un élixir qui guérissait la goutte et la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flèche de l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un médecin, une sirène empaillée, trois cornes de licorne, la conscience d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'Orlando, toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part; mais à ce trésor il manquait un rubis: c'était ce chérubin de Perlino.