Pendant qu'on donnait la comédie dans la cour, l'écureuil n'avait pas perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit, maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l'arbre sur un buisson. Toujours dégringolant, il arriva jusqu'à Perlino qui jouait à la morra[1] avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.

[Note 1: Dans le jeu de la morra chacun des joueurs ouvre un ou plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire doit deviner.]

L'écureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravité d'un notaire.

—Ami, lui dit-il, la solitude a ses charmes, mais tu n'as pas l'air de beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une partie.

—Peuh! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu n'es qu'une bête.

—Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l'écureuil; j'en ai vu pendre plus d'un, dont tout le crime était d'avoir les doigts trop longs; et, si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je une bête éveillée. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.

—Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi quelque chose d'étrange. J'ai la tête lourde et le coeur chagrin; je fais de mauvais rêves. D'où cela vient-il?

—Cherche! dit l'écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!

Sur ce, l'écureuil grimpa sur une branche et disparut.

Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien ne rend méchant comme de s'ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de s'ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais chaque fois qu'on lui présenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la fenêtre pour admirer la beauté du soir, et chaque fois il jeta l'or potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs qui perçaient la terre; c'est depuis ce temps-là que les hannetons sont dorés.