Malgré tout, je me sentais attiré vers le capitaine.
[Illustration: Il était là, immobile et guettant ses goujons.]
Je n'osais le regarder en face, il me semblait qu'il sortait une flamme de ses petits yeux, cachés par d'épais sourcils, plus blancs que ses moustaches; mais je le suivais en arrière, et, sans savoir comment, je me trouvais toujours sur son chemin. C'est que le marin n'était pas un homme comme les autres. Tous les matins, il était dans une prairie de mon grand-père, assis au bord de l'eau, pêchant à la ligne avec un bonheur qui ne se démentait jamais. Tandis qu'il était là, immobile et guettant ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi à qui on défendait d'approcher de la rivière. Et quelle joie quand le capitaine appelait son chien, lui mettait une allumette enflammée dans la gueule, et bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effrayée de Fidèle. C'était là un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment.
A dix ans, on ne cache guère ce qu'on éprouve; le capitaine s'aperçut de mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour que, hissé sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'épaule du pêcheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il promenait sur l'eau:
—Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit à mon oreille comme un coup de canon; vous êtes un amateur, à ce que je vois. Si vous êtes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes, prenez cette ligne qui est là à côté de moi.
Voyons comment vous vous en tirerez.
Dire ce qui se passa dans mon âme serait chose difficile; j'ai eu quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une émotion aussi forte. Je rougis, les larmes me vinrent aux yeux; et me voilà assis sur l'herbe, tenant la ligne qu'avait lancée le marin, plus immobile que Fidèle, et ne regardant pas son maître avec moins de reconnaissance. L'hameçon jeté, le liège trembla: «Attention! jeune homme, me dit tout bas le capitaine, il y a quelque chose. Rendez la main, ramenez à vous doucement, allongez, et maintenant tirez lentement à vous; fatiguez-moi ce drôle-là.»
J'obéis et bientôt j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour glorieux, aucun succès ne t'a effacé de mon souvenir! Tu es resté ma plus grande et ma plus douce victoire!
Depuis cette heure fortunée, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain, il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot. Nous étions inséparables; on l'aurait plutôt vu sans son chien que sans moi. Ma mère s'aperçut de cette passion naissante. Comme le marin était un brave homme, elle tira bon parti de mon amitié. Quand ma lecture était manquée, quand il y avait dans ma dictée une orthographe de fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain (ce qui était plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon absence. Dieu sait de quelle façon il jurait après moi! Grâce à cette terreur salutaire, je fis des progrès rapides. Si je ne fais pas trop de fautes quand j'écris, je le dois à l'excellent homme qui, en fait d'orthographe, en savait un peu moins long que moi.
Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine la permission de le rejoindre, et que j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais reçus: