«Un vrai sublime forgeron avait touché cinquante-cinq francs pour sa paie de quinzaine; il aurait très bien pu, s'il avait fait ses douze jours, toucher de soixante-dix à quatre-vingts francs. Sa femme était enceinte de sept mois; il avait deux garçons, l'un de sept ans, l'autre de quatre et une petite fille de quinze mois. Il habitait une mansarde sans air, rue de Meaux; deux petites pièces formaient ce logement, si l'on veut donner ce nom à ce taudis. Pendant la quinzaine, le patron lui avait fait avoir à crédit en répondant pour lui, il se gorgeait bien; quant à sa femme et à ses enfants, il ne s'en occupait pas. La malheureuse allait dans un marché accompagnée de ses enfants, ramasser dans un sac des feuilles de choux ou de quelques autres légumes avariés. L'aîné des enfants recueillait l'avoine que les chevaux laissaient tomber aux stations des voitures de place. Elle obtenait de la compassion d'un boucher et d'un marchand de vins, quelques morceaux de vieilles viandes et vivait ainsi. A la sortie de la paie, après force litres, notre sublime rentra à onze heures du soir moitié ivre et accompagné d'une prostituée du plus bas étage. Après une lutte et force coups de poing, il força sa femme et ses enfants à coucher dans la première pièce, et lui s'installa dans la deuxième avec son ordure. Le lendemain, ils partirent ensemble, mais pour faire marronner sa femme, il remit devant elle vingt francs à la prostituée[ [7]

Et maintenant, dites que L'Assommoir est un tissu de mensonges et d'exagérations.

Encore quelques mots de M. D. Poulot, et nous quitterons le Sublime:

«Ouvrier est synonyme de travail, dignité, respect.

»Sublime est synonyme de paresse, dégradation, avilissement. Le gangrené est déjà pour la société une lèpre assez dégoûtante, mais quand il a des enfants, il corrompt tout. Le sublimisme, ce vomito-negro du travailleur, est contagieux. L'exemple est tout pour les jeunes natures. Puis, vous voudriez que des enfants de sublimes soient sobres, respectueux, travailleurs, allons donc! Nous avons entendu un petit garçon de treize ans appeler sa mère «vache, bonne à rien», lui dire que son père avait bien raison de lui «administrer de bonnes danses en attendant qu'il soit assez fort pour en faire autant[ [8]

Ces réflexions si judicieuses d'un homme qui a passé sa vie avec les ouvriers, et qui ne prend la plume que pour proposer des remèdes à leur misère, sont-elles suffisantes à faire comprendre l'expression employée par M. Zola, de «milieu empesté de nos faubourgs[ [9]»? Ne sait-on pas que les mauvais corrompent les bons bien plus que les bons ne corrigent les mauvais? Et n'est-il pas clair que, tout en partant du «milieu empesté des faubourgs», l'auteur n'entend pas dire par là que la classe ouvrière est universellement gangrenée, ou même l'est en majorité? Qu'on nous permette une comparaison peu propre, mais juste: un fumier empeste un jardin, quand bien même le jardin est tout parsemé de fleurs.

Tous ces faits nous ont prouvé que l'œuvre de M. Zola est vraie, qu'elle n'est ni une calomnie lancée contre le peuple, ni une caricature de la classe ouvrière, peut-être même qu'elle a une portée sociale. Mais est-elle une œuvre d'art?—Voilà la question qui nous embarrasse maintenant.

Pour le résoudre, cherchons comment M. Zola a travaillé la pâte que lui fournissaient ses études et ses observations.

Quand il a eu choisi le paysage, il y a d'abord placé des types très divers, quoi qu'on en dise. Ce qui crée leur diversité, ce n'est pas la différence de leur position sociale; un ouvrier peut différer d'un ouvrier tout aussi bien que d'un grand seigneur, et ceux qui reprochent à L'Assommoir de n'être éclairé par aucun rayon, ne se sont pas donné la peine de le lire et de le comprendre. Le bien existe, dans ce livre puissant. N'est-ce pas un rayon, que la beauté unie à la force de Goujet, que la noblesse d'âme de sa mère? Et cette pauvre petite Lalie, qui meurt sans une plainte sous le fouet d'un père fou d'alcool, n'en est-ce pas un aussi, et du plus pur idéal? Mais le rayon qui pénètre dans la mansarde ne ressemble pas au rayon qui fait briller le marbre d'un palais: il a de la peine à entrer, à travers des carreaux ternis ou brisés, dont les morceaux sont retenus par un papier sans transparence; il n'arrive que tout pâle dans ce pauvre milieu, et les graines de poussière qu'il fait danser en grand nombre l'obscurcissent encore. Oui, sans doute, il a plus d'éclat quand il baigne les fleurs d'un parterre, ou quand il réchauffe les statues belles et nues d'un grand parc: mais, pour tout cela, il n'est pas plus soleil. Le peintre qui rend sa splendeur obscurcie n'est pas moins admirable que celui dont les couleurs chaudes enluminent une toile aristocratique.—La grande Virginie, le Louchon d'Augustine, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade, tous ont un caractère, une spécialité, pour ainsi dire; mais ils ne semblent là que pour diriger les divers degrés de l'échelle que descend Coupeau, entraînant Gervaise dans sa chute.

Le roman tout entier semble destiné seulement à aider au développement de ces deux caractères. L'auteur ne les quitte pas un instant. Il les pose d'abord, dès l'entrée. Coupeau a toujours été honnête et bon ouvrier; Gervaise, bonne nature, au fond, chaste malgré ses fautes, a été gâtée par une abominable éducation; pendant quelque temps, même, elle a donné dans l'ivrognerie, elle buvait de l'anisette; puis elle s'est laissé séduire par Lantier. Mais la maternité et la douleur lui ont rendu le sentiment du bien. Abandonnée par un amant, elle a juré de vivre honnête et de se dévouer à ses enfants. Elle rencontre Coupeau, qui l'épouse. Tout fait supposer qu'ils vivront heureux et seront des ouvriers modèles. Mais non: les événements se conjurent pour les entraîner à leur perte. On les voit avancer d'abord, faire de petites économies, se créer un gentil intérieur. Mais l'accident de Coupeau vient troubler cette paix, et la dégringolade commence. Le malheureux passe par tous les degrés d'avilissement, entraîné non seulement par un penchant naturel à l'ivrognerie, qu'il a hérité de son père, mais par de mauvais camarades qui le corrompent, par une série de petites circonstances qui agissent sur lui; enfin, quand il est déjà tombé assez bas, Lantier achève de le traîner dans la boue. L'influence des faits, la tyrannie des choses est montrée par l'auteur avec un soin particulier; il ne se contente pas de dessiner l'âme de son héros: il recherche et montre les parcelles empoisonnées que ce malheureux a respirées dans l'air, les poisons qu'il s'est laissé verser, les meurtrissures des obstacles qu'il a rencontrés, dont il n'a pas su faire disparaître la trace.