Gervaise, nature molle, indifférente, cherche en vain une planche de salut: son mari l'entraîne en tombant, elle veut d'abord le retenir, puis, quand elle ne peut plus, elle se laisse choir avec lui; elle souffre tant de l'abrutissement de cet homme, qu'elle finit par l'envier: il ne sent rien lui, il est ivre! Il n'a pas faim: il boit!—Et tous deux arrivent ensemble à croupir dans la fange, à végéter dans le vice sans en sentir la puanteur.
Il faut le reconnaître, les détails sont nombreux: mais y en a-t-il trop pour expliquer cette chute épouvantable, cet abaissement graduel de deux êtres que l'on nous a d'abord fait aimer? Y en a-t-il trop pour faire saigner le cœur? Pour inspirer une immense pitié du misérable qui tombe et de la femme qu'il entraîne?—Le dégoût même du livre que témoignent des esprits très délicats, habitués à des peintures à l'eau de rose de péchés mignons, à des récits d'infamies comme il faut, prouve que l'auteur a atteint son but. Il a ému, et si profondément et en touchant une note si vraie, qu'on ne peut pas lui pardonner. Ainsi, les Athéniens d'autrefois condamnaient à une amende un poète qui les avait fait trop pleurer. Ainsi, dans une autre époque, les marquis de Louis XIV voulaient rosser Molière, parce qu'ils se reconnaissaient dans ses satires.
Quand un livre excite des haines, on peut être sûr qu'il a touché une plaie et fait frémir la vérité. Les peintres de scandale par amour du scandale trouvent des amateurs qui les achètent, mais personne qui ose élever la voix pour les défendre. Leurs œuvres procurent quelques heures d'un sale plaisir, mais ne passionnent pas et meurent bientôt dans la solitude.
III
HISTOIRE D'UN DRAME
M. Zola, dont les trois tentatives dramatiques n'ont pas été heureuses; et qui est très convaincu qu'une pièce tirée d'un roman est une œuvre inférieure, n'avait aucune envie de livrer une nouvelle bataille sur le terrain de l'Assommoir: il l'aurait perdue, ou n'aurait pu la gagner qu'en sacrifiant ses théories. Lui-même d'ailleurs, explique très clairement les raisons qui l'ont engagé à rester en dehors du drame:
«Personnellement, dit-il dans son feuilleton du Voltaire, je regardais la scène comme une tentative grave et dangereuse. Jamais je n'aurais risqué cette tentative moi-même. Fatalement, lorsqu'on transporte un roman au théâtre, on ne peut obtenir qu'une œuvre moins complète, inférieure en intensité; en un mot, on gâte le roman, et c'est toujours là une besogne mauvaise, quand elle est faite par le romancier.
»En outre, mon cas particulier se compliquait de trois échecs successifs, ce qui méritait réflexion. Le jour où il me plaira de tenter la fortune des planches une quatrième fois, je commencerai, par choisir mon terrain avec le plus grand soin, afin de livrer bataille dans les meilleures conditions possibles. Et, je l'avoue, le terrain de l'Assommoir me paraissait détestable. Je me demandais pourquoi tripler les difficultés en prenant des personnages, un milieu, une langue, qui m'obligeraient à des audaces trop brutales, si je voulais rester dans la note strictement réelle. Il n'est point lâche de refuser le combat quand la position n'est pas bonne.
»Donc il ne me plaisait pas de lutter avec mon roman et de courir les risques de ce casse-cou. Mais je ne voyais aucun mal à ce qu'un autre tentât l'aventure. Un autre ne serait pas tenu à respecter scrupuleusement le livre, un autre aurait toute liberté d'atténuer, de modifier, de travailler en dehors des idées théoriques que je professe; on ne lui demanderait que de l'intérêt, du rire et des larmes. C'est ainsi que j'ai été amené à autoriser MM. Busnach et Gastineau, et je les ai choisis entre beaucoup d'autres, parce qu'ils voulaient bien me désintéresser complètement et accepter toute la responsabilité, sans réclamer en rien ma collaboration.»
Cette autorisation qu'il a accordée, les critiques la lui reprochent comme une concession indigne de lui, comme un sacrifice de ses principes fait au désir du succès ou de l'argent. Nous allons raconter l'histoire de ce drame, qui, comme beaucoup de choses, est né du hasard. Ensuite, quand les faits seront connus, ceux qui le croiront juste jetteront la pierre à M. Zola.