M. William Busnach n'avait jamais fait de drame et ne songeait guère à en faire. Il s'en tenait à des vaudevilles, que l'on représentait avec assez de succès aux Variétés, au Palais-Royal, ou aux Folies-Marigny. Mais son étoile l'avait destiné à jouer le rôle de novateur, à partager les haines qu'excita la nouvelle école naturaliste.—Un jour qu'il flânait sur le boulevard, il rencontra M. Mendès. M. Mendès tout en causant de choses et d'autres, lui demanda de lui procurer des abonnés pour un journal qu'il fondait: La République des lettres. M. Busnach le pria de lui adresser d'abord quelques exemplaires du premier numéro. Ce qui fut fait. Dans ce premier numéro, se trouvaient les premiers chapitres de L'Assommoir, ceux qui avaient déjà paru dans le Bien public et dont les réclamations des abonnés avaient interrompu la publication. Cette trouvaille d'un coin de la société encore peu exploré, le style puissant et ces types pleins de vie intéressèrent si fort M. Busnach, qu'il courut supplier M. Mendès de lui permettre de lire le manuscrit, jurant qu'il ne pouvait pas attendre la fin. M. Mendès lui donna un mot pour M. Zola, et celui-ci, peu habitué alors à l'admiration, accorda avec plaisir la permission demandée.—M. Busnach, en dévorant le manuscrit, éprouva un sentiment d'admiration, d'enthousiasme, que, jusque-là, Les Misérables et Les Châtiments avaient seul excité en lui.
Quelque temps après, L'Assommoir parut en volume, et excita les scandales que l'on sait. M. Zola, qui avait été fort touché de l'admiration expansive de M. Busnach, lui en envoya un volume avec une dédicace. M. Busnach alla le remercier; le désir d'utiliser la situation du roman pour la scène l'avait déjà piqué; et, plutôt comme interrogation que comme exclamation, il lança cette phrase:
«Quel dommage que l'on ne puisse pas transporter cela au théâtre!»
M. Zola haussa les épaules en souriant, et trouva étrange l'idée même d'une pareille entreprise. On n'en parla plus.
M. Busnach avait prêté le volume qu'il admirait à son collaborateur et ami, M. Gastineau; celui-ci, après l'avoir lu avec soin, crut qu'on en pouvait tirer un vaudeville en trois actes pour les Variétés. Les deux amis passèrent quelques heures à étudier la question. Mais les couplets refusaient de venir, les lèvres qui voulaient rire se crispaient, les situations légères ne se découpaient pas; loin de là, l'action tragique se dessinait, s'imposait.—On comprend que la lugubre apparition du drame ait d'abord effrayé deux vaudevillistes. Néanmoins, ils se décidèrent bientôt à aborder franchement ce sujet qui s'emparait d'eux, et furent demander à M. Zola l'autorisation de tirer une pièce de son roman.
Un détail: M. Gastineau, qui était fort timide, attendit dans un fiacre le résultat des démarches de son collaborateur.
Le succès colossal de L'Assommoir avait déjà alléché plus d'un dramaturge; il avait été question de M. Siraudin, puis de M. Sardou; mais l'affaire ne s'était pas arrangée. Aussi M. Zola répondit-il alors aux sollicitations de M. Busnach par un mot qu'il ne prononce pourtant pas souvent:
«Impossible!»
M. Busnach insista, et finit par obtenir l'autorisation de faire un scénario, qu'il rapporta au bout de trois jours. Mais, dans ce court intervalle, un auteur, très aimé du public, et qui est académicien, avait déclaré la tentative absolument irréalisable. M. Busnach mit son point d'honneur à le faire mentir; comme son plan plut à M. Zola, il obtint enfin l'autorisation qu'il rêvait.
Le plan primitif comprenait douze tableaux. Deux ont été retranchés: l'un, qui était un simple changement de décor au dernier acte; l'autre, qui se passait après la scène de l'échafaudage, avait pour titre: La première bouteille; c'était le premier pas de Coupeau vers l'ivrognerie.—Après la première, comme le drame était trop long, on a dû supprimer encore le tableau de la Forge, qui plaisait peu au public.