Quatre mois après que les auteurs eurent commencé leur œuvre, Gastineau mourut, et M. Busnach se trouva seul chargé de toute la besogne: seul, disons-nous, car M. Zola avait mis comme condition sine qua non à son autorisation, qu'il n'aurait absolument pas à s'occuper de la pièce, et que, dans aucun cas, son nom ne serait mis en avant. Cette condition a-t-elle été strictement remplie? Il est difficile de le croire. Dans plusieurs passages du drame de l'Ambigu, on retrouve la touche vigoureuse du puissant naturaliste. D'ailleurs, il est fort probable que M. Busnach soumettait son plan et son travail à M. Zola, et celui-ci n'aura sans doute pas pu s'empêcher de lui prêter l'appui de ses conseils. A quel point s'est arrêtée cette collaboration inévitable? C'est ce que nous ignorons. Mais il faut croire qu'elle n'a pas été bien loin, puisque M. Zola, qui pourtant ne refuse jamais la responsabilité de ses actes et de ses œuvres, ne l'a pas avouée.

Jusqu'à présent, on a répété sur tous les sens que l'auteur des Rougon-Macquart était un romancier, mais n'avait aucune des qualités indispensables au dramaturge; ses trois échecs étaient une preuve à l'appui de ce qu'on avançait.—Quand L'Assommoir eut réussi, les opinions changèrent, on le rendit responsable de toutes les habiletés scéniques qui gâtent le sujet. Il y a là une contradiction flagrante; et c'est pourtant de là qu'on part pour accuser M. Zola d'être un spéculateur sans vergogne, un écrivain sans foi!—Cela montre sur quelle base s'appuient la plupart du temps ses détracteurs.

Une fois le drame achevé, il s'agissait de le faire jouer; là commençaient les difficultés. Peu de directeurs auraient eu le courage de monter une pièce pareille, à grand spectacle, et qui avait, au dire de tous, neuf chances sur dix de faire un «four». M. Chabrillat, qui reprenait l'Ambigu et qui ne demandait qu'à donner du relief à ce vieux réceptacle du mélo, se chargea bravement de cette téméraire entreprise; il eut le mérite de croire au succès, et de ne reculer devant aucun sacrifice pour l'assurer.

Il ne restait plus que les acteurs à trouver.

M. Gil-Naza ne fit aucune difficulté pour accepter le rôle de Coupeau. Après l'avoir lu, il rencontra M. Busnach dans les coulisses de l'Ambigu, un soir que l'on donnait La jeunesse de Louis XIV. Il vint à lui, lui serra la main avec effusion, et lui dit:

«Ce sera mon éternel honneur, d'avoir créé le rôle de votre pièce. Et quant au succès, on peut garantir deux cents représentations.»

En parlant ainsi, il portait son costume de Mazarin. Et, depuis ce moment, il étudia son rôle avec une ardeur que rien ne ralentit, avec une conscience que rien ne rebuta. Il a passé des journées à Sainte-Anne; il a pénétré dans les vrais assommoirs, il a vu de près cette vie du peuple qu'il voulait représenter.

Il fut plus difficile de trouver une Gervaise. Mlle Rousseil, à laquelle on s'adressa d'abord, refusa: le rôle ne lui convenait pas. Mme Léonide Leblanc ne put pas s'en charger; Mlle Antonine non plus. On était fort embarrassé. C'est alors que Mlle Sarah Bernhard dit un jour à M. Busnach:

«Vous cherchez une Gervaise? Mais vous en avez une sous la main: c'est Hélène Petit, qu'il vous faut!»

Le soir même, M. Busnach courut à l'Odéon, où l'on donnait Conrad; le lendemain, il se présentait chez Mme Hélène Petit. Il lui lut le rôle, qu'elle écouta avec une émotion profonde et toujours croissante; quand il eut fini, elle se jeta dans les bras de son mari, M. Marais, en s'écriant: