«Ah! voilà le rôle qu'il me faut! Je l'attends depuis cinq ans!»

Grâce à l'obligeance de M. Duquesnel, l'affaire put s'arranger; tout le monde fut content,—excepté, à ce qu'on dit, M. Marais, qui aime mieux voir sa femme en princesse qu'en ouvrière, et en robe blanche qu'en haillons.

M. Dailly fut chargé du rôle difficile de Mes-Bottes, qu'il joue avec tant de bonne humeur. Il s'est aussi donné beaucoup de peine, et peut prendre sa part au succès. C'est lui qui a eu l'idée magnifique d'ouvrir au milieu son immense pain, et d'y enfermer son petit morceau de fromage; c'est encore lui qui a imaginé la charmante scène muette de Gervaise, embrassant la rose que Goujet lui a offerte pour sa fête.

Le rôle de Nana, qui paraît d'abord à dix ans, puis à vingt, n'était pas facile à remplir. Par bonheur, Mlle Louise Magnier a une nièce, qui lui ressemble, ce qui permit de surmonter encore cet obstacle.

Les décors enfin, ont été donnés à MM. Chéret, Zarra, Poisson et Cornil, qui, tous, ont rivalisé de zèle et d'exactitude.

Ainsi, rien n'était négligé; dans le plan de bataille, on ne livrait rien au hasard.

IV
UN INCIDENT.—LA PREMIÈRE DE L'ASSOMMOIR

Malgré tant d'efforts, on pouvait craindre un échec.—Les inquiétudes redoublèrent lors d'un incident qui a soulevé mille querelles, et dont je dois dire quelques mots.

Depuis quelques années, M. Zola envoie chaque mois un article littéraire à une revue russe, le Messager de l'Europe; il y traite diverses questions littéraires. Dans un des derniers numéros, il publia une étude sur le roman français, dans laquelle il exprima ses opinions avec la franchise qui lui est habituelle. Cet article fut remarqué par le correspondant parisien d'une revue suisse la Bibliothèque universelle, qui en donna une analyse et en traduisit quelques passages. Cela excita un vrai scandale. Au lieu de regarder M. Zola comme un homme qui a des opinions et les défend, on le montra du doigt comme un calomniateur et un envieux. Les uns attribuaient ses jugements sévères à une vile jalousie; d'autres, à un intérêt de spéculateur du plus bas étage; personne ne soupçonna qu'il pût être sincère.