On crut remarquer qu'il ne faisait grâce qu'aux romans édités par M. Georges Charpentier, et on l'accusa d'avoir fait une réclame. Pourtant, le fait pouvait s'expliquer autrement. On sait que le groupe d'écrivains dit naturaliste (puisqu'il faut employer ce mot) se réunit chez M. Flaubert, que tous professent plus ou moins les mêmes idées. On aurait pu penser que M. Zola défendait les œuvres et les théories de ses amis littéraires plus encore que les intérêts de son éditeur: car enfin, il ne pouvait logiquement pas prendre le parti des auteurs qui professent des théories directement opposées aux siennes, qui d'ailleurs ont tous des organes pour se défendre quand on les attaque, et, le cas échéant pour attaquer eux-mêmes. Mais on se garda bien de poser cette alternative. On ne voulait pas non plus remarquer que tous les romanciers cités avec éloges par M. Zola n'ont pas des volumes chez M. Charpentier:
M. Alphonse Daudet en a plusieurs chez Dentu qui publiera aussi la Reine Frédérique, après qu'elle aura paru comme feuilleton dans le Temps.
M. Duranty, qui n'est guère connu, et auquel M. Zola accorde pourtant de grands éloges, a fait paraître tous ses romans chez le même éditeur, et n'en a aucun chez Charpentier.
M. Flaubert a été fort longtemps imprimé chez Michel Lévy; ce n'est qu'à la suite d'une vive altercation avec lui qu'il l'a quitté.
Enfin, M. de Goncourt,—comme M. Zola lui-même,—a été édité par la maison Lacroix, jusqu'au moment de sa liquidation: M. Charpentier a pris la peine d'aller le chercher lui-même, comme il avait été chercher M. Zola.
Les idées que M. Zola défend depuis trois ans dans le Bien public, dans le Voltaire et dans le Messager de l'Europe ne lui sont, d'ailleurs, pas particulières: ce sont celles que professe tout le groupe auquel il appartient; probablement que M. Flaubert et M. de Goncourt les défendraient avec la même vigueur s'ils faisaient du journalisme: M. Zola, le seul du groupe, se trouve placé dans la critique militante; par ce fait même, il est appelé à défendre les théories qu'on lui connaît; il le fait avec d'autant plus de vigueur qu'il se sent appuyé par le suffrage et par les opinions des hommes dont il estime le plus le goût et le talent.
Ses critiques littéraires sur le roman, qui ont paru dans le Messager de l'Europe, et ses articles du Voltaire réunies sous le titre de: Le Naturalisme au théâtre, paraîtront prochainement, en même temps qu'une nouvelle édition de Mes haines; l'on pourra voir que ses opinions sont les mêmes depuis longtemps.
On a beaucoup reproché à un romancier d'avoir jugé d'autres romanciers; on trouve là de l'indélicatesse. Il semble pourtant que chacun a le droit de dire ce qu'il pense, et peut le dire sans forfaire à l'honneur. Mais M. Zola a le malheur de sortir du ton de congratulation et de ménagements qu'emploient volontiers les artistes, quand ils parlent publiquement les uns des autres. Son style bref, sa manière un peu sèche, un peu hautaine de présenter ses observations, ont exaspéré bien des susceptibilités. Toutefois, il ne nous semble pas mériter le reproche de violence: la violence est quelque chose de relatif, n'est-ce pas? Eh bien! comparez les articles que nous transcrivons ici, et dites vous-mêmes de quel côté elle se trouve:
Voici d'abord l'article consacré à M. Ulbach:
«Je nommerai M. Ulbach, qui a beaucoup produit dans des tons neutres. Celui-là dérive de Lamartine qu'il a connu et dont il a pris la manière fluide et mollement imagée. Son seul succès a été son roman: Monsieur et Madame Fernel, une peinture de la vie de province assez exacte. Ses vingt-cinq ou trente autres romans se sont vendus raisonnablement, à deux ou trois éditions en moyenne. Aujourd'hui il travaille encore beaucoup; il ne se passe pas d'année où il ne jette dans la circulation deux ou trois volumes; mais la critique ne s'occupe plus de lui, il est en dehors de la littérature militante.