«... Pourtant, les volumes s'entassaient avec une désespérante monotonie. Ils demeuraient tous semblables. Ils étaient tous aussi bons et aussi mauvais les uns que les autres. Et, à mesure que le tas grossissait, il s'en dégageait de plus en plus une insupportable odeur de médiocrité. M. Jules Claretie promettait toujours, mais ne tenait jamais.
»J'ai souvent réfléchi à ce cas. Il est un des plus navrants qu'on puisse voir. Je répète que l'écrivain a des allures littéraires, qu'il a une bonne tenue de style, qu'il campe un personnage comme un maître, qu'il possède en un mot tous les caractères de surface du talent. Et quand on l'ouvre il est vide; c'est un fruit qu'un ver a mangé intérieurement, et qui s'écrase dès qu'on le touche. Il a une facilité déplorable, une faculté d'assimilation qui lui permet d'être tout ce qu'il veut, sans jamais rien être par lui-même. Sa plume court sur le papier, et ce n'est pas sa personnalité propre qui la conduit, ce sont les personnalités des autres, les souvenirs que malgré lui, par sa propre nature d'imitation, il emprunte à droite et à gauche. Il vit grâce à l'air ambiant, il prend des idées qui volent autour de lui; jamais une idée ne lui sort directement du cerveau. Il a le procédé de ce maître, puis le procédé de cet autre maître, tout cela naïvement, sans qu'il s'en aperçoive, parce qu'il est né pour cela. Il est et restera un miroir; chacun de nous peut aller se regarder en lui et se reconnaître. En un mot, et pour le résumer par une image, il écrit sous la dictée de tous.»
C'est violent, n'est-ce pas? Mais écoutez M. Jules Claretie, dans son compte-rendu de l'Assommoir[ [10]. Vous comparerez:
«..... Les auteurs de la pièce, dont un, M. Busnach, est très parisien, et connaît le théâtre pour s'y être fait maintes fois applaudir, ont jugé prudent de décrasser les personnages, VOLONTAIREMENT REPOUSSANTS, IGNOBLES OU BÊTES, que M. Zola nous a présentés comme l'incarnation du peuple.....
»..... Que le drame soit bon ou mauvais, qu'il réussisse ou qu'il tombe, je n'en veux pas moins dire d'avance mon sentiment très net sur le livre d'où il est tiré. Il est bien établi, dès à présent, que M. Zola trouve les concessions de la pièce un peu fortes, ET, AVEC CET ART DE CHARLATANISME (UNE RIME A NATURALISME) QUI LUI EST PARTICULIER, il fait, dès à présent, annoncer qu'il éreintera, dans son feuilleton, le drame que son livre a inspiré.....
»..... A l'encontre de ce personnage des contes de fées qui changeait en or tout ce qu'il touchait, M. ZOLA CHANGE EN BOUE TOUT CE QU'IL MANIE. Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses œuvres. Ses livres sentent la boue. Ce priapisme morbide, qui n'est autre après tout que celui des romans de Marc de Montifaud, se retrouve chez lui, dans ce style qu'il a pris, absolument pris, aux frères de Goncourt, dans ces coulées de chair qu'il caresse avec des sensualités sadiques, dans ces flammes de désir brutal qu'il allume au fond des prunelles de tous ses personnages. Il est tellement secoué de cette lubricité littéraire, que les sentiments naturels deviennent avec lui hideux, comme dans Une page d'amour; qu'il ne peut décrire une poupée, une pauvre petite poupée d'enfant gisant à terre les jambes écartées, sans éveiller, SANS CHERCHER A ÉVEILLER aussitôt des idées sensuelles.....
»..... Ah! que de papes aujourd'hui et que de moutardiers du pape qui se croient impeccables! Nous la raillons, l'infaillibilité du pape, et il y a, dans les lettres, dans les arts, un certain nombre de vaniteux qui se posent à eux-mêmes la tiare sur la tête et ne souffrent pas qu'on les discute. La tiare de M. Zola est faite, d'ailleurs, du linge sale de Gervaise.....
».... La main chez lui, comme chez certains peintres, est extraordinaire de facture et de pâte. Le cerveau manque. M. Zola est le chef d'une école que je crains bien de voir grandir outre mesure: L'École de la suffisance et de l'ignorance.»
Comparez donc la critique qu'on accuse de brutalité, et celle qui se pose sur la tête la tiare de l'affabilité, du bon ton, de la courtoisie.
Cet incident acheva d'indisposer contre M. Zola une bonne partie du public et presque toute la critique. On craignit qu'il ne se formât une cabale pour siffler le drame. Mais il n'en fut rien. D'ailleurs, les mauvaises dispositions du public furent un peu retournées quelques jours avant la première de l'Assommoir.