La liste des nouveaux décorés de la Légion d'honneur parut.
Chacun s'attendait à y lire le nom de M. Zola.
Le nom de M. Zola n'y était pas.
Cet oubli du ministère donna une espèce de satisfaction aux plus malveillants: ils pouvaient se consoler des succès de leur adversaire, en pensant qu'ils n'auraient du moins pas la mortification de le rencontrer avec le ruban rouge à sa boutonnière. Ceux qui hésitaient entre l'ancienne et la nouvelle école trouvèrent cette négligence un peu bien injuste. Après tout, M. Zola méritait cette distinction, aussi bien qu'un autre et mieux que bien des autres: ses théories sont contestables, ses critiques peuvent être blessantes, on n'est pas tenu d'aimer et d'admirer ses œuvres, mais il n'y a pas moyen de nier son talent; ses adversaires les plus déclarés le reconnaissent, et ceux qui parlent encore de lui avec un dédain calculé ne font guère que se couvrir de ridicule. Or la décoration se donne assez généralement aux artistes et écrivains de talent.
Quelques méchantes langues soutinrent que M. Zola avait dépassé la moyenne; qu'il était déjà trop en évidence; qu'il fallait bien se garder d'accorder une distinction à un homme qui fixait déjà tous les regards, faisait le sujet de toutes les discussions.
Quoi qu'il en soit, ce fait minime produisit tout un mouvement dans l'opinion, et le drame de M. Busnach en profita. On ne pouvait pas voir de sang-froid l'auteur des Deux fautes estimé davantage par le ministère des Beaux-Arts que celui des Rougon-Macquart.
Presque tous les auteurs dramatiques promettaient à M. Busnach un splendide échec: cela ne ralentit ni son ardeur, ni celle des vaillants interprètes. Ils ne se laissèrent non plus effrayer ni les uns ni les autres par le bruit qu'on faisait autour du nom de M. Zola ni par toutes les arlequinades qu'on débitait sur son compte, et dont on le rendait responsable: car tous ceux qui criaient le plus fort accusaient M. Zola d'être un tapageur. M. Zola eut beau déclarer qu'il ne demandait qu'à rester chez lui bien tranquille, qu'à écrire en paix ses articles et ses livres, qu'à les voir juger sans passion; qu'il était d'ailleurs complètement en dehors de la question de théâtre: on s'obstina à livrer contre lui une bataille qu'il n'acceptait pas, et, plus tard, à lui reprocher les défauts d'une pièce à la rédaction de laquelle il est resté étranger, qu'il n'a pas signée, mais qu'il n'a pas éreinté non plus, ainsi que le prédisaient ses ennemis.
La première de L'Assommoir s'annonçait comme un événement. Depuis le temps où les classiques et les romantiques se disputaient la scène, aucune première n'avait excité tant de mouvement dans le public. Trois semaines à l'avance, toutes les places laissées libres par le service étaient louées; les malheureux qui voulaient voir quand même, en étaient réduits à recourir aux expédients les plus coûteux. Les agences de théâtres négociaient à des prix fabuleux les quelques billets dont elles disposaient; on cherchait à s'engager dans la claque, à se glisser parmi les comparses.
Quoique la direction de l'Ambigu ait fait annoncer que les bureaux ne seraient pas ouverts le soir de la représentation, deux ou trois cents personnes stationnaient longtemps à l'avance sur les marches du théâtre. Dans le caveau, on s'arrachait les billets de la claque; dehors, les marchands de billets, furieux de n'avoir rien à vendre, se multipliaient, déployaient toute leur adresse pour se procurer des entrées.
Quand le spectacle eut commencé, les moins patients se retirèrent enfin, l'oreille basse. Une cinquantaine de têtus restèrent maîtres du champ de bataille: ils étaient seuls à regarder les portes fermées pour eux; après le premier tableau, les marchands de billets offraient, pour vingt francs, des sorties des jours précédents. Mais l'Administration était sur ses gardes, et cette supercherie ne réussit pas. Vers neuf heures, les plus acharnés comprirent qu'ils poursuivaient une chimère, et se décidèrent à rentrer chez eux, désolés, les pieds mouillés.