Les privilégiés qui avaient pu pénétrer dans le sanctuaire avaient, pour se distraire pendant les longs entr'actes, un coup d'œil superbe: la salle était absolument pleine, et des toilettes élégantes s'étalaient jusqu'aux secondes galeries. Toutes les célébrités du monde parisien étaient réunies: dans une avant-scène, Mlle Sarah Bernard, qui a si fort applaudi, à ce que raconte la légende, qu'elle a cassé sa chaise. Aux fauteuils ou au balcon, Mmes Pierson, (qui s'est trouvé mal pendant la scène du délirium), Massin, Léonide Leblanc, Schneider, Alice Régnault, Fargueil, et bien d'autres: des toilettes et des visages rivalisant de grâce et de fraîcheur. Les critiques sont tous présents; ils ont l'air graves comme des gens qui s'apprêtent à tailler une plume en lame de poignard; les directeurs des divers théâtres attendent le succès ou l'échec, pour savoir sur quel ton ils monteront dorénavant leur répertoire; parmi les figures connues, on remarque MM. Daudet, Halévy, Lafontaine, Antonin Proust.
Le premier tableau,—le plus naturaliste de tous,—fut bien accueilli; au lieu des sifflets que l'on attendait, les applaudissements éclatèrent de tous les côtés, et la soirée fut un triomphe.
Les interprètes de l'œuvre peuvent en prendre une bonne part.—Gil Naza s'est surpassé: tour à tour bonhomme et grand tragédien, il n'a reculé devant aucun effet de réalisme; il a pourtant su faire accepter du public la scène terrible du délirium.—Madame Hélène Petit s'est véritablement révélée. On ne peut accorder trop d'éloges à la manière dont elle a composé et joué son rôle. Il faut être sérieusement artiste, pour sacrifier au désir d'être vraie, comme elle l'a fait, toute coquetterie. Peu d'actrices auraient consenti à porter de pauvres robes malfaites, des manchettes de laine rouge et des haillons,—non pas poétiques comme ceux de Mignon,—mais criant la misère et demandant la charité. La sympathie que le public lui a témoignée l'a récompensée de son dévouement: elle la méritait bien.
V
ROMAN ET DRAME
Un drame tiré d'un roman a rarement la valeur littéraire de son modèle. Il s'agit de découper en quelques tableaux une œuvre traitée sans considérations d'espace; d'amener, dans un même acte, des personnages qui semblent n'avoir aucune raison de se trouver dans les mêmes lieux; de condenser en quelques heures une action qui met souvent des années à se développer; de faire ressortir, par l'action seulement, une foule de faits, de détails que le romancier peut mettre en relief par la description. Bien des circonstances échappent à l'analyse, bien des situations arrivent à l'imprévu, sans être amenées, et, par conséquent, sans produire beaucoup d'effet. Les spectateurs qui ont quelque souci de la logique ont mille raisons d'être surpris, et, par conséquent, mécontents.
Pour le roman de M. Zola, la question se compliquait de considérations particulières: son œuvre est construite par tableaux; or, le théâtre peut bien admettre des tableaux, mais dans un nombre limité;—l'action met vingt ans à se dérouler; bien des morceaux ne peuvent être transportés sur la scène: car les naturalistes les plus intransigeants sont pourtant forcés de reconnaître qu'il y a au théâtre certaines impossibilités, que l'art ne peut pas tout vaincre. Aussi, est-ce en vain que messieurs Busnach et Gastineau se mirent à l'œuvre avec un respect sincère de l'œuvre: ils furent forcés de la sacrifier; quoique leur pièce ait, dans quelques-unes de ses parties, une incontestable valeur, elle n'en est pas moins restée bien inférieure au roman dont elle est tirée, et dont elle ne peut donner qu'une faible idée.
Les auteurs ont cherché le drame dans la rivalité de Gervaise et de Virginie. Selon nous, ils ont eu tort: la chute lente de Coupeau, l'action destructive de Lantier, la lutte de Gervaise auraient largement suffi à rendre l'intrigue intéressante. Grâce à leur combinaison, tout le mal vient de Virginie, qui guette sans cesse sa proie, qui ne manque aucune occasion de la pousser à sa perte. Dans le roman, au contraire, les faits s'engendrent les uns les autres, avec une logique inévitable et terrible; le mal amène le mal; du premier verre, résulte le second; de l'ivrognerie qui engloutit tous les bons instincts, résulte l'abrutissement complet du buveur. Cette suite est si rigoureuse, qu'elle semble fatale; malgré cela, Coupeau et Gervaise restent d'un bout à l'autre responsables de leurs actions; le point auquel ils pourraient s'arrêter et ne s'arrêtent pas, par lâcheté, est soigneusement marqué; et là est toute la morale de l'œuvre. Ce procédé est propre à M. Émile Zola, et se retrouve dans tous ses romans. Il est intéressant de le comparer à celui d'autres romanciers, de G. Sand, par exemple. Quand l'auteur de Valentine, dans ses plaidoyers contre le mariage, veut perdre une héroïne, elle la fait descendre jusqu'à la faute en la poussant, par toutes sortes de circonstances indépendantes de sa volonté, sur une pente si douce, si insensible, qu'on ne s'en aperçoit pas; de sorte que lorsque la femme honnête est devenue adultère, elle garde tout son charme et toute sa vertu aux yeux du lecteur; chacun la plaint, la trouve malheureuse, et se dit: «A sa place, j'aurais fait comme elle!» Les héros de M. Zola, au contraire, ne perdent jamais leur responsabilité. Quelque sympathiques qu'ils aient été au commencement, ils deviennent odieux quand ils sont parvenus au vice. C'est ce qu'on ne peut pas lui pardonner: «Montrer les côtés sales de la bête humaine, peindre le vice tel qu'il est, dégoûter le lecteur des actions laides et des mauvais penchants, fi donc! c'est l'œuvre d'un écrivain sans foi! Il ne faut pas toucher à l'ordure du mal; laissons-la entassée, augmentant sans cesse! Ne nous détournons pas pour lutter contre cet envahissement! Bouchons-nous seulement le nez quand nous passons! Pourvu que l'odeur n'en vienne pas jusqu'à nous, qu'importe que le fumier s'élève et pourrisse à nos pieds? Nous ne le sentons pas, c'est tout ce qu'il nous faut!»
Eh bien! de ce procédé si large et si puissant, il n'en reste rien dans la pièce, grâce au rôle de Virginie, qui est la seule coupable et qui est vulgairement coupable, comme dans les mélodrames.
Cela n'est pas à dire que les auteurs aient reculé devant toutes les hardiesses: ils ont été, quelquefois, aussi vrais que le roman. Voici quelques scènes du neuvième tableau que l'on peut comparer aux pages les plus saisissantes du livre[ [11].