Depuis ce moment, M. Zola occupa la presse et le public plus qu'aucun autre écrivain: on s'arracha ses livres, on se disputa sur son compte. Deux pièces de lui subirent, l'une à Cluny et l'autre au Palais-Royal, un échec éclatant; les préfaces et les articles qu'il écrivit pour les défendre firent bondir ses adversaires. Peu de temps après, on apprit qu'une pièce tirée de son roman: L'Assommoir allait être montée à l'Ambigu. Pendant que le travail des répétitions se poursuivait, un article de lui, qui parut dans une Revue russe, où il se montrait sévère, dur quelquefois, envers les romanciers, ses collègues, vint encore aigrir les malveillants. Bref, les discussions qu'il excita devinrent si passionnées, les sujets de discussion si multiples, qu'il se forma toute une question, qu'on pourrait appeler la Question Zola.
C'est alors que l'idée me vint de chercher à connaître, de me faire une opinion sur cet homme attaqué si fort qui se défendait si bien, et sur le nouveau système qu'il préconisait. Je m'entourai de documents, je parvins à obtenir quelques renseignements, et je fis pour mon compte une étude aussi impartiale que désintéressée.
Ce travail me fit revenir des préjugés que j'avais conçus sur l'homme et sur l'œuvre.
S'il pouvait, je ne dirai pas convaincre quelques personnes, mais les décider à faire consciencieusement l'étude que j'ai faite, à examiner les documents et à juger sans parti pris, mon but serait pleinement atteint.
I
M. ÉMILE ZOLA
Nous ne pouvons donner ici une biographie complète de M. Émile Zola: chercher à saisir quelques traits de sa personnalité, mettre en évidence quelques nuances de son talent, voilà tout ce que nous voulons essayer de faire.
Sa jeunesse, on le sait, a été fort pénible. Orphelin, sans fortune, il dut abandonner ses études pour soutenir sa mère. Qui sait si, dans le cas où la vie ne l'aurait pas étreint si rudement, il serait parvenu à la position qu'il occupe aujourd'hui? Il avait, de bonne heure, renoncé aux études de lettres pour se vouer aux sciences; son tempérament tranquille et son goût pour la retraite le prédestinaient peut-être aux humbles fonctions de médecin de village, ou de modeste chimiste.—Mais il dut gagner son pain, comme simple employé de la maison Hachette; et bientôt, peut-être, au contact de toutes les œuvres qui lui passaient par les mains, il sentit s'éveiller en lui les instincts littéraires. Ses premiers essais furent blâmés par son patron, qui n'entendait pas que ses employés perdissent leur temps la plume à la main. Malgré cela, il parvint à publier ses Contes à Ninon, qui le firent un peu connaître. Il fut chargé de la revue bibliographique dans le Figaro, et se vit à même d'entrer dans la littérature, de renoncer au rôle d'employé.
Les idées hardies dont il entreprit la défense ne tardèrent pas à blesser beaucoup de susceptibilités, à lui aliéner une grande partie du public. Comme tous les vrais artistes, il était (et il est encore) très personnel; il appelait un salon: mon salon, et des critiques littéraires: mes haines. En outre, comme tous les hommes de nature énergique et calme, comme tous les penseurs convaincus, il était lutteur. La forme dont il revêtit ses critiques, toujours violentes, souvent acerbes, leur donnait l'air d'une polémique: polémique contre toutes les conventions, contre tous les succès immérités, contre toutes les admirations non justifiées, quelquefois même contre des talents universellement reconnus et admirés.—Sa franchise sans fard,—brutale parfois, mais jamais impolie,—impatienta le public; l'on fut obligé d'interrompre la publication de Mon Salon.
Ainsi, le journalisme allait lui manquer.