Il avait déjà publié ses romans de Thérèse Raquin et de Madeleine Férat qui, très contestés, avaient pourtant été lus. On y trouve en germes la plupart des traits caractéristiques de son talent: c'est déjà la description minutieuse des hommes et des objets, la tyrannie des choses qui se fait sentir dans toute sa puissance, une intrigue toute simple, mais se développant par elle-même, aboutissant à la catastrophe par une sorte de fatalité. Ces deux livres renferment des pages superbes, et ont une puissance dramatique qu'on ne retrouve pas au même degré dans ceux qui les ont suivis. On dirait même que, plus tard, entièrement dominé par sa pensée philosophique, obéissant sans réserves à son désir de peindre les mœurs dans toute leur crudité, M. Zola s'est interdit tout écart de fantaisie; il semble, aujourd'hui, s'éloigner de plus en plus de l'intrigue, se borner à l'étude pure et simple des cas humains et des phénomènes sociaux. Ses romans forment, dans leur ensemble, une sorte de traité de physiologie, qui est pourtant une œuvre d'art.

Mais la production hachée et lâchée de romans paraissant en feuilletons ou chez l'éditeur qui voudrait bien les imprimer et qui, suivant sa spécialité, demanderait des changements, ne plaisait guère à M. Zola. Sincère avant tout, possédant le respect de son talent et le respect de ses lecteurs, il rêvait une grande œuvre. Ce fut à toute une suite de circonstances qu'il dut la première idée de sa série des Rougon-Macquart.

D'abord, le roman de Madeleine Férat posait une question physiologique qui intéressait beaucoup M. Zola: une vierge, ayant reçu l'empreinte d'un premier homme, est-il possible que les enfants qu'elle a d'un autre homme ressemblent pourtant à son premier amant? De nombreuses observations, faites par les éleveurs, tranchaient la question d'une manière affirmative[ [1].

Le jeune auteur, étonné lui-même des effets qu'il avait pu tirer d'une observation toute scientifique, résolut de mettre dorénavant la science au service de l'art.

A la même époque, il lut le curieux livre du docteur Lucas: l'Hérédité naturelle. Les découvertes des physiologistes venaient à l'appui de ses propres observations; car, à Aix, où il a été élevé, M. Zola avait remarqué de lui-même plusieurs faits curieux dans son propre entourage. Ces souvenirs lui revinrent, et il fut bientôt persuadé que les phénomènes d'hérédité fournissaient une liaison suffisante à une série de romans dont chaque volume serait un tout, et qui pourtant ne pourrait être comprise et jugée que dans son ensemble.

A cela s'ajoutait une combinaison purement matérielle. M. Zola, qui aime ardemment le travail de l'artiste, trouvait pénible de perdre son temps et ses forces à faire des lignes pour gagner son pain. Il proposa à l'éditeur Lacroix de lui livrer deux volumes par année, moyennant une rente de 500 fr. par mois. La proposition fut agréée.—Ainsi cet auteur que l'on accuse de vénalité engageait son avenir, auquel il avait foi, pour dix longues années, et sacrifiait la propriété d'œuvres dont le rapport pouvait être considérable, dans le seul but de pouvoir travailler librement! Nul doute que la question de vente ne l'ait préoccupé; il avait vu d'assez près la librairie, pour savoir qu'un auteur aimé vend ses livres, et que ceux que l'on n'achète pas ne sont pas lus. Mais les conditions peu avantageuses qu'il acceptait prouvent bien que son but, en écrivant ses romans, était bien plus de satisfaire à ses goûts de travailleur, à ses besoins d'artiste, que de gagner beaucoup d'argent.

Il avait compris que son œuvre était trop considérable pour que la scène pût en être un milieu de pure fantaisie; comme il se proposait aussi de toucher à toutes les questions débattues aujourd'hui, il choisit comme cadre l'histoire de l'empire, dont il attaque bravement l'origine pendant que Napoléon régnait encore. La Fortune des Rougon parut en 1869 dans le Siècle; La Curée, en 1870: ces dates prouvent clairement que l'auteur n'est pas venu donner le coup de pied de l'âne au gouvernement que la France a renversé. D'ailleurs, son plan général était prêt depuis 1868. Il comprenait douze volumes, et il s'est élargi depuis. C'est un simple résumé plus que succinct des livres dont quelques-uns ont déjà paru[ [2]. En voici un échantillon:

«Le roman sur l'art, dont Claude Lantier sera le héros.»—Si nous sommes bien renseignés, ce sera le récit de la jeunesse de M. Zola, dans le Midi et à Paris; l'intrigue, historique aussi, sera fournie par les malheurs, les luttes, les souffrances d'un artiste impuissant ou incompris.

«Le roman sur la rente viagère: Agathe Mouret.

»Le roman populaire: Gervaise Ledoux et ses enfants.»—C'est L'Assommoir, le nom du mari de Gervaise seul a été changé. Cela prouve d'une manière irréfutable que M. Zola n'a pas écrit le livre qui passe pour son chef-d'œuvre dans le but de forcer la popularité: sans cela, rien ne l'aurait empêché de le faire plus tôt.