Et pourquoi ne le serait-elle pas?—La trahison et l'adultère ne sont guère plus propres que l'ivrognerie: seulement ces crimes sont ceux des classes aristocratiques de la société; on les cache sous l'habit noir, sous les jupes de satin; la main sanglante est blanche, sous des gants blancs; le vice est moins laid, éclairé par les candélabres, reflété par les glaces de Venise. Les bibelots du luxe le voilent, le poétisent. Il est si gentil, arrangé de cette manière, que les honnêtes gens vont le voir sans scrupule, et sont tout étonnés de ne pas le trouver repoussant. Cela est plein d'enseignements et d'une haute moralité!—Mais le vice en blouse, le vice qui ronge et corrompt la classe inférieure de la société, il ne peut intéresser personne! Les tragédies que l'alcool fait jouer dans la mansarde ne sont pas dramatiques! Les malheurs d'une famille du peuple atteinte de cette contagion, cela n'est pas poétique, cela manque d'idéal. Retournons bien vite à la
Race d'Agamemnon qui ne finit jamais.
«Arrachez à ces acteurs leurs haillons, et faisons-leur revêtir la soie et le velours! Allons! la plume au chapeau! la fraise au col! l'écharpe de satin autour des reins! nous nous garderons bien de trouver infâmes des actions qu'on nous peint toutes roses, de trouver sales les crimes poétiques que vous nous représentez! Vos trahisons, vos meurtres et vos amours malsains, voilà ce qu'il nous faut pour nous faire oublier les tristesses de la vie pratique! c'est le rayon d'idéal qui vient éclairer notre besogne quotidienne! nous sourirons doucement à vos turpitudes honnêtes, et cela nous reposera!»
Après tout, c'est là un raisonnement comme un autre.
Généralement, pourtant, ce drame tant décrié a eu l'étrange avantage de gagner la cause du roman: on a reconnu que le livre pouvait étudier les plaies sociales; on reconnaîtra bien une fois que le théâtre a les mêmes droits.
En attendant, on murmure encore. Quelques-uns refusent obstinément d'entendre parler de M. Zola. M. Vitu, qui l'a lu et qui le déteste, est d'une modération relative; M. de Saint-Victor, qui avoue avoir à peine parcouru deux volumes, soulève une vrai tempête, et se dresse de toute sa hauteur pour asséner à l'auteur de l'Assommoir une grêle de coups de massue à pointes qui fait frémir. Il est bon de l'écouter un instant:
«Il faut bien parler de M. Zola, puisqu'on a joué l'Assommoir, mais ce n'est pas de bon gré que je m'y résigne. Le tapage qui se fait autour de lui, depuis quelque temps, est si hors de toute proportion avec son talent, qu'on craint en y mêlant une note même hostile, de se faire dupe ou complice d'une immense mystification. J'ai peu hanté les romans de M. Zola, sa littérature étant inhabitable pour moi. J'ai lu de lui, ou pour mieux dire, feuilleté le Ventre de Paris et la Faute de l'abbé Mouret. Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première fois, le soupirail qui mène à l'Assommoir:
»Voici le trou, voici l'échelle, descendez!
»Je suis descendu, j'ai parcouru, à travers un ennui noir et une répugnance écœurante, cet égout collecteur des mœurs et de la langue, enjambant, à chaque pas, des ruisseaux fangeux, des tas de linge sale humés avec ivresse par leurs ignobles brasseuses,
»Et ce que Bec-Salé vomit sur son chemin.