»L'impression que j'ai rapportée de ces trois lectures est celle d'un écrivain sans aucune originalité, né disciple, foncièrement élève, rapin de Balzac qu'il parodie, de MM. Flaubert et de Goncourt qu'il caricature cruellement. Outrer l'outrance et violenter la violence, défigurer la grimace et ravaler l'avilissement, tel est le procédé exclusif de cet esprit attelé, quoiqu'il rue dans son attelage, et qui croit creuser des sillons en défonçant des ornières.»

Après cela, comme nous ne connaissons rien de plus violent, nous renonçons à toute autre citation. M. de Saint-Victor est le seul critique qui refuse tout talent à M. Zola, qui a fait triompher dans le roman le genre qu'il a nommé naturalisme et qui le fera sans doute triompher au théâtre. Pour cette fois, je ne chercherai pas quelle doctrine peut exister sous ce mot de naturalisme: je ne m'occuperai que de la rhétorique. Ce mot désigne un système de réformes littéraires qui doivent porter sur la forme à donner aux œuvres d'art et sur le travail préparatoire auquel doit se livrer tout écrivain consciencieux. Pour retrouver l'origine de ce mouvement, vieux comme le monde, il faudrait remonter bien loin dans le passé. Quel naturaliste sans frein que le vieil Aristophane! et Plaute! et Lucrèce, qui parait de toutes les fleurs de la poésie la science la plus ardue, quelquefois la plus amère! et Juvénal, le peintre hardi des débauches de la Rome impériale!... Mais restons dans les temps modernes: nous trouvons que Villon, Rabelais et bien d'autres pensaient, comme M. Zola, qu'il n'y a aucune raison d'employer une périphrase pour désigner une chose, tandis qu'on a le mot propre sous la main; nous verrons que Shakespeare et ses contemporains: Ben-Johnson, Fletscher, Marlowe, ne reculaient devant aucune crudité de langage, devant aucune observation humaine, quelque cruelle et amère qu'elle fût; nous les verrons,—et Molière avec eux,—rechercher et mettre en évidence la cause des mauvais penchants: ce qui est tout le procédé naturaliste!—Seulement, Rabelais, Shakespeare, Molière étaient des faits isolés dans leur époque. Leurs contemporains, qui n'employaient leur gros langage que par grossièreté, n'avaient pas la science physiologique que l'on possède aujourd'hui, et qui permet d'étudier les influences physiques que subit l'homme moral; les maîtres seuls avaient le génie, qui tient lieu de tout. Aujourd'hui, le système qu'ils ont créé sans s'en douter prend conscience de lui-même; il tend à jouer pendant quelque temps, dans la littérature, le rôle que d'autres systèmes ont joué tour à tour: cela, parce qu'il a trouvé des hommes qui, ayant compris sa théorie, son essence, l'expliquent à tout le monde.—Le même fait s'est passé pour le romantisme, qui se trouvait en germes chez presque tous nos poètes du XVIe siècle et qui relevait directement du moyen âge. Le moment est venu où il répondait aux exigences de l'esprit: alors, il a régné sur la scène littéraire. Victor Hugo l'a défendu, adonné des théories et des exemples, l'a fait vaincre.—Puis, les besoins de l'esprit ont changé; ils nous portent aujourd'hui vers une étude plus exacte des faits, vers une forme plus hardie, et le vieux mouvement naturaliste, que le génie de Balzac n'avait pas pu faire triompher à un moment qui n'était pas le sien, semble reprendre l'avantage.

Ceux qui s'effrayent de ses progrès ne le comprennent pas. On se figure qu'il va chasser des sujets et des types de la littérature: il ne veut qu'ouvrir à tout le monde les portes du théâtre et du roman, afin que tout ce qui est puisse y entrer. On croit qu'il veut ôter au style toute poésie et changer le français contre l'argot: il demande seulement que les personnages littéraires parlent comme parlent les personnages réels. On prétend qu'il bannit l'idéal: il ne le fait que si par idéal on entend le vain caprice, la fantaisie mensongère; le rêve trompeur et malsain d'une imagination qui croit s'élever: comme si l'on pouvait s'élever en quittant la vérité pour l'erreur! Mais, de même qu'au lieu du mal poétique et du vice doré il peint le mal tel qu'il est et le vice hideux, au lieu du bien factice, il dépeint la vertu vraie, le bien réel.

Tout porte à croire qu'il triomphera: il a pour lui des écrivains de talent; M. Zola, c'est-à-dire un défenseur qui ne se ménage pas; toute la jeunesse littéraire, c'est-à-dire l'avenir.

Que nos vœux accompagnent la jeune école, dans sa marche lente et sûre! Nous sommes heureux d'avoir eu quelquefois l'occasion de prendre sa défense dans cette courte étude: notre seul regret est de n'avoir pu le faire plus souvent.

NOTES:

[1] On a vu des juments procréer des chevaux ayant la robe de l'étalon qui les avait saillies le premier.

[2] Ce plan nous a été communiqué par un des amis de M. Zola, que nous ne pouvons nommer, mais auquel nous tenons pourtant à adresser ici des remerciements.

[3] Page 229.