Il fut un temps où le vieux Juvénal, pour stigmatiser le vice débordé qui submergeait le monde, pressait d'une main puissante les plaies qui saignaient dans Rome. Rien ne l'arrêtait; il ne reculait devant rien. Il traînait dans la rue le lit de Messaline, montrait du doigt aux passants la femme impure dont il déshabillait l'âme. Cet Empire pourri, pétrifié, saignait terriblement, étalait, aux yeux des passants, de hideuses plaies, que le fouet du poète semblait envenimer encore; les Bathylles des danses impures, les Locustes, les Astrées impudiques, les Tijellinus éhontés avaient horreur d'eux-mêmes en s'apercevant tachés de boue, souillés de sang, infects, dans le miroir du satirique. Et lui, lui qui remuait cette fange, il ne craignait pas de s'y salir les mains. Il s'était expliqué; il avait dit:

Facit indignatio versus.

Eh bien! l'indignation a le droit de revêtir toutes les formes: elle peut se cacher sous les habits bariolés du roman comme dans les pièces auxquelles on permet tout, parce qu'elles sont en vers. Et comment voulez-vous voir d'un œil tranquille le vice qui déborde partout? Et comment voulez-vous le peindre et le flétrir sans le montrer dans toute sa laideur? Qu'il s'étale et qu'il fasse horreur: voilà ce que veut M. Zola. Ne lui reprochons pas d'être immoral. Ce reproche-là, qu'on le garde pour les peintres de saletés à l'eau de rose, pour des talents mignards qui parent d'oripeaux les ordures du chemin, qui jettent le manteau de la poésie sur la nudité du vice! Et qu'on reconnaisse enfin au romancier le droit de laisser l'indignation parler un langage indigné, de montrer à son époque l'image de ses vices, de faire saigner aux yeux de tous des plaies qu'on ne guérit pas, parce qu'on les a trop cachées!

II
LE ROMAN

Nous avons dit avec quelle violence le roman de L'Assommoir fut attaqué et dénoncé. Parmi les nombreuses questions qu'il souleva, il en est deux que nous avons particulièrement à cœur d'élucider: Les uns accusaient M. Zola d'avoir volé sans pudeur un ouvrage assez inconnu, le Sublime, de M. Denis Poulot; d'autres, au contraire, prétendaient,—pour employer le style «squammeux», sinon les expressions textuelles d'une critique fort à la mode,—qu'il outrait l'outrance, qu'il violentait la violence, qu'il exagérait l'exagération, qu'il abaissait l'abaissement et désolait l'abomination. Ces deux opinions, assez contradictoires, ayant été avancées, il s'agit d'examiner laquelle des deux est la bonne,—ou si peut-être l'une et l'autre seraient mauvaises.

La question de plagiat peut se trancher sans la moindre difficulté. Nous avons expliqué comment M. Zola travaille; nous l'avons montré entouré de documents divers. Or, le Sublime est un document, ce n'est en aucune façon un ouvrage d'imagination: son titre seul a pu faire illusion. Le volume est divisé en deux parties: dans la première, M. D. Poulot étudie les divers types d'ouvriers mécaniciens qu'il a rencontrés dans sa carrière; de cette étude particulière, il s'élève à des considérations générales sur la position des prolétaires; et, dans la seconde partie, il aborde hardiment la question sociale. Il est évident qu'un romancier peut consulter un livre semblable, y prendre même quelques noms, quelques anecdotes, sans être pour cela un plagiaire; quand on écrit un roman historique, on est forcé de lire l'histoire, de mettre en scène des personnages dont beaucoup d'historiens ont parlé: on ne vole pas ces historiens pour cela. Richelieu n'appartient ni à un historien, ni à un romancier: Dumas a pu le peindre à sa fantaisie, l'habiller comme il a voulu, et aucun des biographes du cardinal-duc n'aurait eu l'idée de «lui réclamer des droits d'auteurs».—Il en est exactement de même pour le roman populaire; M. Denis Poulot a cité des faits, étudié des types; les résultats de ses études, il les livrait au public; M. Zola pouvait les utiliser sans rien ôter à la valeur du Sublime. Il n'a pas plus plagié M. Poulot que le R. P. Le Vavasseur, cité plus haut.—Cela est tellement clair, que nous rougissons de le discuter; mais il y a des gens que l'évidence éblouit.

Quand on lance contre un écrivain l'accusation de plagiat, cela prouve son originalité. Or, certains critiques se donnent une peine immense pour chercher des prototypes aux personnages de M. Zola. Ils en trouvent, et il n'y a rien là d'étonnant: les caractères que veut tracer un grand écrivain sont presque toujours en germes chez des auteurs précédents ou contemporains qui n'ont pas son génie et ne savent que les esquisser.

Passons maintenant au second point que nous voulons tâcher d'éclaircir:

L'Assommoir est-il une œuvre d'exagération? Est-ce un livre antidémocratique et antisocial, qui vise à calomnier le peuple?—La question, fixée déjà quand le roman parut, est revenue à l'ordre du jour dans les critiques du drame. Nous lisons dans le Petit National (21 janvier):