»Comme caractère moral: bonne fille, c'est ce qui domine tout. Obéissant à sa nature, mais ne faisant jamais le mal pour le mal, et s'apitoyant. Tête d'oiseau, cervelle toujours en mouvement, avec les caprices les plus baroques. Demain n'existe pas. Très rieuse, très gaie. Superstitieuse, avec la peur du bon Dieu. Aimant les bêtes et ses parents. Dans les premiers temps, très lâchée, grossière; puis faisant la dame et s'observant beaucoup.—Avec cela, finissant par considérer l'homme comme une matière à exploiter, devenant une force de la nature, un ferment de destruction, mais cela sans le vouloir, par son sexe seul et par sa puissante odeur de femme

Le passage souligné est la clef de tout le caractère: cette Nana, d'ailleurs, est la suite, le développement de la Nana que nous avons vue à l'œuvre dans L'Assommoir: n'ayant pas assez de cœur pour être méchante, elle aurait peut-être pu prendre de la raison si elle s'était développée dans un autre milieu; mais dans la boue où elle a poussé, elle a puisé toute une sève mauvaise.—Un peu plus loin, dans les notes dont nous venons de citer quelques fragments, on peut lire cette phrase profonde:

«Nana, c'est la pourriture d'en bas, l'Assommoir remontant et pourrissant les classes d'en haut. Vous laissez naître ce ferment, il remonte et vous désorganise ensuite.»

C'est seulement lorsque les documents ont été soigneusement dépouillés, les notes classées et étudiées, lorsqu'il a visité les lieux et a suivi ses types, que M. Zola commence enfin le travail de la rédaction.

Ce peintre vigoureux des couches les plus boueuses de notre société, cet homme, prompt à l'attaque comme à la riposte, qui déchaîne tant de haines, est un bon bourgeois, vit tranquille et ne quitte guère son petit intérieur. Il n'est heureux qu'à la campagne, en pleine nature. Il demeurait autrefois à Batignolles; depuis que la fortune lui a souri, il se fait construire une maison à Médan, et habite à Paris un appartement de la rue de Boulogne. C'est là qu'il faut le voir, si l'on veut connaître ses goûts: ce sont ceux d'un collectionneur, ou plutôt d'un amateur de tout ce qui est ancien, de tout ce qui porte un souvenir et raconte une histoire.

La chambre à coucher est surtout curieuse. Des vitraux garnissent les fenêtres; il y en a de toutes les époques: du XIIe au XVIIe siècle. Quelques-uns sont forts beaux. Nous avons surtout remarqué à la fenêtre de droite une sainte Barbe et une Rébecca à la fontaine: deux œuvres du XVIIe siècle. Entre les deux fenêtres, un coffre gothique, en fer ciselé. Un lit Louis XIII, haut et massif, est orné de garnitures de chasubles en velours de Gênes. A gauche de la cheminée, un contador; à droite, une vieille armoire bretonne. La cheminée elle-même, ornée de majoliques anciennes, est entourée d'une tapisserie Louis XIII également. Les murs sont tapissés de vieil Aubusson; le plafond—pareillement un vieil Aubusson,—vient du château d'Amboise.

On respire, dans cette pièce, un vrai parfum des temps passés; elle dispose à la rêverie, elle fait courir le caprice, elle entraîne l'imagination bien loin des Rougon-Macquart.

Elle communique avec un salon, qui nous ramène aux temps modernes, grâce aux murs couverts de tableaux tout actuels: une vue d'Aix signée par Guillemet; des œuvres de Manet, de Monet, de Berthe Morizot, de Pissaro, de Cézanne,—le terrible impressionniste. A droite de la porte, au-dessus d'un sofa en velours rouge, on remarque surtout le portrait de M. Zola, en grandeur naturelle, peint par Manet, il y a dix ans. L'auteur des Rougon-Macquart a bien changé depuis ce temps-là: il a grossi, ses cheveux sont un peu tombés, mais il a conservé son bon regard, son sourire bienveillant, cet air tranquille et serein qui lui gagnent de suite la sympathie. Des deux côtés du portrait sont des appliques en verre de Venise ancien.

Les rideaux de cette pièce sont des applications de chasubles, la cheminée est garnie de dentelles italiennes d'une grande beauté; on remarque encore, au-dessus d'une porte, en guise de lambrequin, un devant d'autel italien du XVIIe siècle, brodé de perles vénitiennes. Devant la table, est un grand fauteuil portugais, en palissandre massif et recouvert d'un velours rouge; ce meuble puissant fait penser de suite à l'écrivain qui s'y assied et s'y trouve à l'aise. A droite et à gauche de la porte de communication, deux armoires Louis XVI sont remplies des ouvrages favoris de M. Zola, des volumes spéciaux qu'il a consultés pour ses romans. Dans un coin de la pièce, il y a encore un piano.—M. Zola joue un peu; autrefois, d'ailleurs, il a fait de la musique: quand il était au collège d'Aix, il se forma un petit orchestre dont il voulut faire partie. Il essaya d'abord son talent sur les instruments de cuivre, mais sans aucun succès. Alors, il se rabattit sur la flûte: par malheur les flûtistes abondaient; il ne restait plus de vacant que la grosse caisse ou la clarinette, et malgré le peu d'intérêt qu'offre l'instrument classique des aveugles, M. Zola, qui voulait absolument devenir artiste, choisit la clarinette: a seize ans, il jouait au théâtre d'Aix, et prenait sa modeste part des applaudissements que le public accordait à l'orchestre.

L'homme qui a su se créer, en plein Paris, un milieu si tranquille, qui a su rassembler tant de souvenirs du passé, échappe aux accusations d'ignorance et de mauvais goût,—pour ne rien dire de pire,—qu'on a lancées contre lui. Il vit en paix, entouré de ces objets dont chacun parle, qui tous ont une histoire. Après les luttes de sa jeunesse, la tranquillité lui est chère; peut-être pourtant regrette-t-il le temps où rien ne venait le distraire dans son travail, où le bruit de son nom ne lui attirait ni troubles, ni ennuis. Est-ce à dire qu'il trace d'une main qui ne tremble jamais ses terribles tableaux de dépravation et de vice?—Non. A quelques mots violents que l'on trouve dans ses notes, qui restent même parfois dans ses romans, on peut saisir l'indignation du satirique.