Tel est le récit des débuts de M. Émile Zola dans la carrière littéraire. Depuis le moment où parut L'Assommoir, sa vie publique est connue de tous. Son caractère l'est moins, et l'on se fait volontiers de sa personnalité une idée absolument fausse.

Avant tout, c'est un travailleur. La composition et la préparation d'un de ses livres est un immense travail. Il s'entoure d'abord de tous les documents qu'il peut trouver: ce qui a fait jeter contre lui l'accusation de plagiat. Mais un romancier ne peut plagier que des œuvres d'imagination; s'il se borne à chercher des détails curieux dans des ouvrages spéciaux, cela fait seulement honneur à sa conscience d'écrivain. Si les notes étaient admises dans le roman, monsieur Zola indiquerait certainement les ouvrages qu'il a consultés, les passages dont il s'est plus spécialement servi.

Suivons-le un instant dans l'étude préparatoire de l'un quelconque de ses livres,—de La Faute de l'abbé Mouret, par exemple.

Il avait à dépeindre un fanatique religieux; avant tout, il devait connaître le langage de l'inspiration religieuse, de la foi, de l'exaltation. A cet effet, il étudia attentivement des ouvrages de piété tels que: le Catéchisme, l'Abrégé du Catéchisme de persévérance, le Rosaire de Mai, et surtout l'Imitation: ce livre si intime et si puissant devait, mieux qu'aucun autre, lui apprendre à connaître la passion contenue qui gronde au fond du cœur de tout anachorète, et qui cherche son assouvissement dans un amour en quelque sorte matériel des mystères du christianisme. M. Zola en emprunta le langage, sut faire parler à son héros la langue brûlante qu'avaient connue Jean Gersen et les fanatiques du moyen âge: c'est un mérite bien plus qu'un plagiat.—On sait toute l'importance qu'il attache aux détails précis, à la description exacte de tout ce qui fait ses héros. En fréquentant les églises et en assistant aux messes, même souvent, il n'aurait pas remarqué tous les actes du prêtre, dont quelques-uns semblent insignifiants et sont pourtant prescrits. Il se procura divers manuels connus seulement des gens d'église: Cérémonial à l'usage des petites églises de paroisse selon le rit romain, par le R. P. Le Vavasseur;—Office du servant de la messe basse;—Exposition des cérémonies de la messe basse. A ce dernier ouvrage, il emprunta sa description de la messe basse dite par l'abbé Mouret (ch. II), et quelquefois des phrases entières. Nous allons mettre en regard quelques passages du roman, avec les passages correspondants du volume consulté. Par ce moyen, l'on pourra toucher du doigt le procédé de travail habituel de l'écrivain dont tout le monde s'occupe aujourd'hui:

«Vincent, après avoir porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller à gauche, au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à l'autel et étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis ouvrant le missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia; il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine, commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et d'amour.... Art. 22.—Si le prêtre passe devant le grand autel, il fait une inclination profonde, la tête couverte; s'il passe devant le lieu où repose le très Saint Sacrement, il fait une génuflexion, toujours sans se découvrir...
Art. 32.—Si le Saint Sacrement est dans le tabernacle, il fait la génuflexion sur le pavé.
Art. 33.—Étant monté à l'autel, au milieu, il place le calice à côté de l'Évangile, abaisse le voile s'il était replié, tire de la bourse le corporal, qu'il étend au milieu de l'autel....
... Le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec une componction attendrie:Art. 40.—En disant Oremus, il étend et rejoint les mains....
Oremus....
Après avoir récité l'offertoire, le prêtre découvrit le calice. Il tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène contenant l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants, pour tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire...Art. 58.—L'ayant achevé (l'offertoire), il découvre le calice des deux mains, plie le voile et le place du côté de l'épître, près du corporal...., puis, mettant la main gauche sur l'autel, hors du corporal, il prend dans la droite le calice et le place du côté de l'épître; alors il enlève la pale de la main droite. Il prend ensuite de la même main, entre le pouce et l'index et le doigt du milieu, la patène sur laquelle est l'hostie; y posant également la main gauche de la même manière que la droite, les autres doigts étendus et joints par-dessous, il le tient à la hauteur de la poitrine, élève les yeux, qu'il abaisse aussitôt, et récite la prière Suscipe, sancte pater...
Art. 59.... Inclinant ensuite la patène, il en fait doucement tomber l'hostie sur le milieu de la partie antérieure du corporal, sans la toucher des doigts....
Et lui, les coudes appuyés sur la table, tenant l'hostie entre le pouce et l'index de chaque main, prononça sur elle les paroles de la consécration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une génuflexion, il l'éleva lentement, aussi haut qu'il put....Art. 79.... Le Prêtre, tenant toujours l'hostie de la même manière, appuie décemment les coudes sur le devant de l'autel, incline la tête, et prononce tout bas sur l'hostie, sans effort de tête ni de bouche, sans aucune élévation de voix et sans aspiration forcée, les paroles de la consécration. Hoc est enim corpus meum.....
Et, se signant avec le calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout le précieux sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin sacrifice. Art. 80.—L'hostie étant consacrée, le prêtre la tenant toujours entre ses doigts, pose les mains sur le bord antérieur du corporal, et fait la génuflexion. S'étant relevé et la suivant des yeux, il l'élève lentement aussi haut qu'il peut...
Art. 107.... Alors, il se signe avec le calice comme il l'a fait avec l'hostie, en disant Sanguis domini nostri Jesu Christi, custodiat animam meam et vitam, æternam. Amen. Au mot Jesu Christi, il incline la tête, puis, portant de la main gauche la patène au-dessous du calice, il prend révérencieusement tout le précieux sang avec la particule en une fois ou trois fois au plus, et sans retirer le calice de sa bouche.

On nous pardonnera cette longue citation: elle montre, mieux que ne pourraient le faire des anecdotes, la conscience que M. Zola apporte à son travail. Relisez tout le chapitre duquel sont tirés ces passages: vous verrez que ce n'est pas une description aride et sèche, comme on reproche à l'auteur d'en farcir ses romans, mais que c'est toute une page de la vie de son héros. Les moineaux qui voltigent dans l'église donnent beaucoup de pittoresque à cette scène, que l'on croit voir; dans la manière dont tous les personnages remplissent leurs fonctions, leur caractère se dessine, leur naturel se laisse deviner. Ce n'est pas tout: les détails, que l'on reproche à M. Zola de multiplier autant que possible, sont choisis avec beaucoup de tact parmi les innombrables prescriptions de l'Église. Enfin, comparez le style de la description au style de l'Exposition des Cérémonies, vous verrez qu'il s'en rapproche beaucoup; et, par là, vous comprendrez que M. Zola, même quand il parle en son nom, ne quitte pas volontiers le ton de ses personnages: le style mystique du livre qui nous occupe, doit faire comprendre l'argot de l'Assommoir. Au lieu de voir en son auteur un chercheur de scandales, il faut donc reconnaître en lui un artiste sincère et convaincu, qui vit la vie de ses personnages, qui, pendant qu'il les crée, ne les quitte jamais, parle comme eux.

Enfin, aucune critique sérieuse n'accusera M. Zola d'avoir plagié Jean Gersen, le R. P. Le Vavasseur et l'auteur anonyme de l'Exposition des Cérémonies de la messe basse.

Non content d'étudier les documents imprimés et les écrits des spécialistes, M. Zola visite les lieux où son action doit se passer. Ainsi une partie de son prochain roman, Nana, a pour scène le théâtre des Variétés: M. Zola a passé des heures dans ce théâtre; il l'a visité de fond en comble, et en a dressé lui-même un plan très exact.

Quand il a réuni une quantité suffisante de matériaux, il les groupe sous diverses légendes: il possède tout un dossier sur chacun de ses personnages; il parle d'eux comme s'ils vivaient réellement; il indique leur âge, les circonstances dans lesquelles ils se sont développés: il imagine même souvent des détails qu'il ne livre pas au public, mais dont il tire les conséquences. Surtout, il soigne le portrait. Voici celui de Nana, tel qu'il se trouve dans ses notes. Il nous a été communiqué par un des amis de M. Zola; au risque de commettre une indiscrétion, nous le transcrivons:

«Née en 1851.—En 1867 (fin d'année, décembre), elle a dix-sept ans. Mais elle est très forte, on lui donnerait au moins vingt ans. Blonde, rose, figure parisienne, très éveillée, le nez légèrement retroussé, la bouche petite et rieuse, un petit trou au menton, les yeux bleus, très clairs, avec des cils d'or. Quelques taches de son qui reviennent l'été, mais très rares, cinq ou six sur chaque tempe, comme des parcelles d'or. La nuque ambrée, avec un fouillis de petits cheveux. Sentant la femme, très femme. Un duvet léger sur les joues.....