Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes, dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous regarder.

Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous, grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui m'était promise.

Le cœur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année!

Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.

Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières, la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous oppressaient également le cœur. Quoique je me sois constamment trouvé malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres, tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en portions d'une cruelle mesquinerie.

Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait.

Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur.

Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut descendre dans les salles d'étude.

Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un maître sans cœur, perdent complétement les bons instincts qui gisent au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements.

Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon cœur palpitait d'effroi.