Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails, non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la tenace rancune d'un professeur.
Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et fourbe.
Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon cœur, si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre laquelle se brisaient toutes les volontés.
Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère... La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté. J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin sauvage dans la fente d'un rocher de granit.
IV
En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique. J'acquis en même temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe. Résolu à ne jamais rien apprendre, je réservais pour le plaisir toute la vivacité, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entièrement mes camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de rébellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je songeai à la possibilité de me venger de M. Sayers; mais, avant d'arriver à lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-maître. Après avoir fait un choix parmi les élèves les plus forts et les plus intrépides, je leur communiquai mon intention, à laquelle ils applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance.
Tout bien projeté, discuté, arrangé, nous attendîmes la première sortie.
Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue promenade, et le pédagogue désigné pour être le support de notre colère était d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait.
Le jour de sortie arriva le surlendemain, à la grande satisfaction de notre impatience. Nous partîmes joyeusement pour la campagne, et le maître arrêta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chênes et de noisetiers. Les élèves qui ignoraient le complot se dispersèrent dans le taillis, tandis que ceux qui étaient initiés à la préparation de la bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau vengeur. Le sous-maître s'était solitairement assis, un livre à la main, sous l'ombre d'un arbre. Nous approchâmes de lui en silence, et lorsque la position de la bande en révolte m'eut assuré la victoire, je sautai sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les bouts de sa cravate nouée en corde. Au cri d'effroi et au geste violent qu'il fit pour se dégager de ma furieuse étreinte, mes compagnons tombèrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous réussîmes, après de prodigieux efforts, à le jeter sans défense sur le gazon. Nous eûmes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement les coups que nous en avions reçus, entre autres un échantillon du fouet dont il garda longtemps le visible souvenir.