Je fus aussi insensible à ses cris, à ses prières et à ses plaintes, qu'il l'avait été aux sanglots de mes souffrances et je laissai à demi mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur.

À notre retour au collége, notre maître et pasteur (car M. Sayers était ecclésiastique) resta stupéfait en entendant la narration de notre conduite: il commença à comprendre jusqu'à quel point nous étions irrités contre les règlements de sa maison, et de quels emportements la colère nous rendait capables. L'idée terrible que le sous-maître lui donna de ma violence éveilla la crainte que la sainteté de sa vocation et de sa robe sacerdotale ne fût pas plus respectée que ne l'avait été le grade de premier maître d'étude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois goûté les douceurs de la victoire, nous serions assez présomptueux pour refuser nettement d'obéir à ses ordres, que le mauvais exemple de ma rébellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les élèves dans l'indiscipline, nuiraient à son autorité, qui deviendrait alors de jour en jour plus faible et plus chimérique.

Ce châtiment si durement infligé au professeur confondit son esprit en lui ouvrant les yeux sur la nécessité de prendre, pour préserver l'avenir, des mesures fermes et décisives: il lui conseilla de faire un exemple en me punissant sévèrement avant que je devinsse assez audacieux pour comploter quelque méchanceté contre lui. Sa prévoyance et ses précautions étaient trop tardives.

À la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur l'estrade à la place du maître. Quand il eut promené sur nous son œil de faucon, redressé ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et leur pouvoir, les élèves bondissaient sur leurs siéges, et les énergiques soufflets appliqués par les professeurs n'arrêtaient pas leur turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M. Sayers, non pas comme autrefois, pâle, tremblant, mais le regard hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de mon juge, audacieusement renversé en arrière. L'air sévère du prêtre ne me fit pas rougir. Mon œil se fixa hardiment sur le sien, et j'attendis son accusation avec arrogance.

Après avoir froidement écouté le récit de ma faute, je répondis en énumérant les griefs que j'avais à venger, et je plaidai, non pas ma cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma défense, M. Sayers me frappa à la figure, et cela si violemment, que mes dents s'entrechoquèrent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutôt irréfléchi que calculé, je saisis le féroce directeur par les jambes, je le renversai en arrière, et il tomba lourdement sur la tête. Les professeurs accoururent à son secours, mais les élèves ne firent pas un geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxiété le résultat de ma brusque revanche. Peu désireux d'être saisi par le sous-maître déjà bâtonné, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers son chef, demeurait irrésolu, je m'élançai hors de la classe.

J'avais pris depuis longtemps la détermination de quitter le collége; l'invincible effroi que m'inspirait mon père avait toujours mis un sérieux obstacle à ce projet. Mais en me promenant dans la cour du pensionnat, je résolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'évader le soir même. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles avaient tellement accablé ma patience, qu'il était impossible de songer à la mettre plus longtemps à l'épreuve. J'étais désespéré, et par conséquent sans espoir de résignation et sans peur de personne.

Vers la nuit tombante, je reçus l'ordre par un domestique de rentrer dans la maison; l'impossibilité d'un départ subit me contraignait forcément à l'obéissance, et, après quelques minutes d'hésitation, je le suivis sans réplique.

Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre élevée de la maison, et, à l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'était un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'était pas meilleur.

Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre pitance du régime des prisonniers.

Le soir de ce même jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un bout de chandelle pour me coucher.