—Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.
—N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'œil d'un aigle perché sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.
J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté.
—Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et les heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour.
Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre, et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus méridionale des îles Laquedives.
En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui, car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et courageux.
De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à manier la lance sous la tutelle du rais.
Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.
Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis avec la plus parfaite entente.
L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manœuvre: actif, infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait une brève analyse.