Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que l'horizon se [revêtit] d'un voile d'ombre.
Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs et les sourds roulements d'un tonnerre bas.
La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.
Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.
La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les Européens appellent ces légères embarcations des proues volantes. Un de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une excellente brise, le grab filât onze nœuds à l'heure, le canot passa auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots d'écume.
Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette embarcation.
—Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manœuvre. Ce bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.
Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes; mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa rapidité.
Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.
Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe est maintenant la proue.