J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui disant d'un air glacial:
—Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau, et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec ses propres instruments.
Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup. De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de son chef, je m'amusai à jeter un coup d'œil sur sa figure extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.
La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance avec un john dory (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.
Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une férocité de conception inouïe.
Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.
Quand le docteur revint vers moi—après avoir causé avec de Ruyter—il ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait, «n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle montée en argent.
Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.
Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le moyen de la circulation du sang par le système nerveux.
—Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le cœur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint son but, car il tue dans sa dernière étreinte.