Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma poitrine d'un air plein de sensualité.
Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me fit longtemps souffrir.
Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.
—La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt pendant l'opération.
Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.
Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi. Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:
—Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.
—Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui, mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles que vous êtes!»
Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en prit soin lui-même.
En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique et triste destinée.