—Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux visage n'a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un brasier.
Le chirurgien d'Aston parut.
Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leurs confrères en profession, mais ils le font par une directe implication, c'est-à-dire en défaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut exécuté par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser l'irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure; mon nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'étoupe. Cette opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de mon doigt.
Remis à mon aise par l'habileté du médecin, je repris ma conversation avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitté, car je savais que ce n'était pas celui-là qui nous avait poursuivis.
—Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d'une frégate, et il m'a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute hâte porter ces nouvelles à l'amiral, arrêté à Madras, et, en nous faisant accompagner d'une autre frégate, il nous avait ordonné de veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes au Port-Louis, qu'elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette, et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je n'ai jamais pu me souvenir que c'était à Bombay. Mais alors je n'avais pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaient quelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu'ils étaient l'un et l'autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français. Aussi sa tête vaut-elle la rançon d'une frégate. Il est merveilleux, quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu éviter si longtemps les piéges tendus sur son passage.
Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté:
—Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un très-grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je préférerais mille fois sentir sur ma poitrine le genou d'un éléphant en fureur. Pour vous mettre à l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous de personnes sur les bateaux?
—Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston.
—Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés; ils y seront mieux soignés qu'ici, car nous sommes très-serrés, et nous nous attendions peu à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les.
De Ruyter remonta sur le pont; Aston commença sa correspondance, et, brisé de fatigue je m'endormis jusqu'au matin.