XXXVI
De Ruyter aurait volontiers libéré Aston, si ce dernier avait voulu accepter les offres généreuses de mon ami.
—Non, disait-il en fermant la bouche à de Ruyter, je dédaigne d'éviter les conséquences naturelles et méritées de ma folle entreprise. Si le succès qui a couronné votre défense avait récompensé mes efforts, il est certain que je me serais montré aussi généreux que vous. Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient limitées. Il est donc préférable que les événements aient pris cette marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre réputation en froissant les engagements que vous avez contractés envers la France. Ne vous servez pas de votre pouvoir pour me préserver de la punition qui m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un échange pourra promptement s'effectuer.
—Votre volonté sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assuré de ceci,—j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec certitude,—que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous n'éprouverez aucune des indignités qui accompagnent ordinairement cette fâcheuse position. Si je pensais que dans les lieux où je commande il pût en être autrement, je vous libérerais malgré vous. Ma fidélité aux Français est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre contrat est un mutuel intérêt; cet intérêt n'existant plus, chaque parti peut le briser sans un instant d'hésitation. La lie que la révolution de 93 a fait bouillir m'ouvre l'île de France, une seconde Botany-Bay, où la France exile ses félons. Là, ils sont aussi frivoles, aussi légers, aussi violents que les brises du Mousan à Port-Louis, où le vent souffle de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas, parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs cœurs ne sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un ouragan en jupon. Ils vous détesteront parce que vous êtes brave, parce que vous êtes beau garçon, parce que vous avez un habit élégant; ils sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lâches que l'est la race caquetante des singes de Madagascar.
Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette moqueuse tirade.
—Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je désire que vous compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intérêts. Comme nation, je les méprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes âmes parmi eux. Malgré toute leur civilisation,—civilisation dont ils sont très-fiers,—malgré toute leur élégance de geste et de langage, ils vous traiteront avec indignité, car rarement ils ont eu ici l'occasion de décharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure, ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers reçoive d'eux même un regard de mépris. Ainsi, nous nous comprenons.
—Maintenant, mes garçons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai peur que notre cuisine et notre faïence aient souffert depuis que ces rudes visiteurs nous ont abordés, et pourtant, avec un temps si froid et si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre appétit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'œil sur la mer et je vous rejoindrai.
En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que nous étions aussi affamés que des hyènes.
—Mais, Louis, m'écriai-je en jetant un coup d'œil sur la table, qui pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis? Allons, mon vieux garçon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je serai obligé de faire rôtir Van Scolpvelt.