À la fin du souper, Louis plaça sur la table une bouteille de grès couverte de poussière et contenant du skedam couleur de bambou.
Nous nous assurâmes qu'il avait conservé son véritable goût et, selon la délicate observation de Louis, qu'il possédait la saveur d'une flamme mêlée avec le fumet de genièvre.
—Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous êtes le seul homme utile à bord; personne n'est capable d'égaler votre adresse pour faire cuire un biscuit à point.
Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:
—Quel homme est donc ce Louis?
—Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garçon sans pareil. Né à l'île Maurice, il réunit dans sa personne les traits caractéristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carrée d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Français; il ressemble à un muid de skedam posé sur des échasses. Sa figure est un burlesque mélange des traits de son père et de ceux de sa mère; grasse et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place à un nez français, semblable à une figue mûre, rouge et à la queue élevée. Sa bouche, fendue d'une oreille à l'autre, a des lèvres grosses, flasques, humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une rangée de dents tout à fait pareilles aux pieux posés à l'entrée d'une digue hollandaise, et, comme cette digue, toujours prête à recevoir ce qu'on lui offre. Le véritable menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi féconde que son estomac, il s'est ajouté trois ris. C'est une masse de gras collée sur un vrai cou français, long, osseux et courbé à la façon de celui du dromadaire. La tête de Louis paraît être formée pour porter une couronne d'or, car, à moins de quelque chose de cette forme et de ce poids, rien ne peut rester sur sa tête lorsqu'il fait du vent: aussi ses compagnons lui ont-ils donné le sobriquet de Louis le Grand. Mais le voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagéré le portrait que je viens de faire.
Quand les biscuits furent placés sur la table, je dis à Louis:
—Racontez au lieutenant de quelle façon vous avez obtenu la place de munitionnaire.
—Quand le dernier mourut, monsieur.
—Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?